La civilisation islamique : Le brillant éclat de la civilisation andalouse et maghrébine

> > La civilisation islamique : Le brillant éclat de la civilisation andalouse et maghrébine ; écrit le: 17 mai 2012 par chiraz modifié le 9 décembre 2014

L’Espagne avait déjà une longue tradition urbaine, lorsqu’arrivèrent les Arabes et il faut d’ailleurs noter que les plus brillants foyers de civilisation omeyyade se localisèrent dans les régions très romanisées comme la Bétique. Les émirs, puis les califes omeyyades, eurent à cœur de jouer le rôle de mécène en s’entourant de lettrés, de savants, d’artistes. Ils furent accueillants aux idées et influences venues d’Orient, en particulier de Bagdad. On peut citer l’exemple de Ziryab.

Ziryab (né en 789), affranchi du calife Al Mahdi, fut l’élève du grand musicien de la cour de Bagdad, Ishak al Mawsili, dont il devint plus tard le rival, ce qui le poussa à s’exile^. Il arriva à Cordoue en 822 et y resta jusqu’à sa mort en 857. Il fit connaître le luth à cinq cordes et créa un conservatoire où une musique origi­nale, la musique andalouse, s’affirma peu à peu. Il 144 devint « l’arbitre des élégances et le promoteur de

toutes les modes nouvelles » (Levi-Provençal). C’est ainsi qu’il ouvrit un institut de beauté et établit un calendrier de la mode (blanc de juin à septembre, fourrures en hiver, vêtements de demi-saison…) ; enfin, également gastronome, il apporta des recettes de cui­sine bagdadiennes.

Abderrahman II, passionné d’astronomie, s’entourait de savants astronomes et astrologues. Al Hakam II passait pour détenir un savoir encyclopédique. Il accueillit les Orientaux qui voulaient s’établir et il rassembla dans sa bibliothèque des volumes dont le nombre aurait atteint quatre cent mille à la fin de son règne. Le chambellan dictateur, Al Mansour, voulut aussi avoir sa cour littéraire et créa une école de poésie à Cordoue, ce qui ne l’empêcha pas, par ailleurs, d’expurger la bibliothèque d’Al Hakam des ouvrages qu’il jugeait suspects d’hérésie.

Avec l’émiettement politique de l’Espagne, l’intérêt des princes pour les lettres et les sciences ne s’arrêta pas, bien au contraire : « Les cours des rois musulmans de Tolède, de Valence, de Dénia, d’Almeria, de Grenade, de Séville surtout, deviennent autant de cénacles où poètes, lettrés, artistes, savants, philosophes, médecins, spécialistes des sciences exactes travaillent dans des conditions matérielles favorables autour de princes, mécènes éclairés…, époque de profonde décadence politique qui s’accompagne d’un incomparable renouveau des productions de pensée », écrit Levi-Provençal. Au Maghreb, les Aghlabides s’entourèrent d’une cour organisée sur le modèle de celle de Bagdad. Les Almo­rávides, séduits par la civilisation andalouse, laissèrent les influences espagnoles se répandre au Maroc. Les Almohades exercèrent aussi un mécénat n’hésitant pas à protéger les philosophes, comme Ibn Tufayl et Ibn Rochd.

En Espagne

les Omayyades voulurent établir une stricte orthodoxie religieuse pour résister aux dangers d’éclatement et faire face aux chrétiens. Ils voulurent apparaître eux-mêmes comme de pieux musulmans et se préoccupèrent d’empêcher toute infiltration hérétique. Dans les sciences religieuses, les Andalous étudièrent surtout la loi et la jurisprudence. Le rite malikite fut adopté comme école officielle par Al Hakam Ier(786-822). Les docteurs travaillèrent en vase clos et le malikisme espagnol devint vite figé. Les docteurs étaient toujours prêts à dénoncer les hérétiques et se montrèrent peu accueillants aux nouveautés théologiques et philosophiques venues du monde abbasside. Quelques mutazilites réussirent à se glisser en Espagne, mais durent vite reprendre la mer. Un philosophe néo-platonicien, Ibn Masarra (mort en 931), qui vivait en ermite près de Cordoue, fut accusé d’être un propagandiste mutazilite. Ses disciples furent plus tard arrêtés (961) et ses livres brûlés.

En Ifriqiya

le hanafisme l’emporta au début, mais il fut supplanté par le malikisme, marqué par les œuvres de Asad ibn al Furat (759-829) et de Sahnun, qui fut le grand maître mais qui orienta le droit mali- kite dans un sens plus intransigeant. Le malikisme fut dès lors inébranlable en Ifriqiya. Les docteurs almorá­vides se contentèrent de suivre les prescriptions de Malik, en proscrivant toute recherche originale. Le malikisme tint bon devant les efforts des Almohades pour s’en séparer. Un renouveau malikite apparut à Tunis sous les Hafsides avec Ibn Zeituii (né en 1224) et surtout l’imam Ibn Arafa (1316-1401). L’extinction du shiisme et la presque totale disparition du kharijismc, dont les derniers adeptes durent se réfugier dans le Mzab à l’époque des Almohades, ont favorisé l’unité juridique du Maghreb. Pourtant les masses populaires ne se satisfaisaient pas de cette religion rigoriste ; c’est ce qui les poussèrent vers le maraboutisme.

La poésie

La poésie s’épanouit avec Ibn Abd Rabbih (860-939), qui fit une anthologie des poèmes purement orientaux, et Ibn Hani (934-973). Celui-ci, né en Espagne, devint un propagandiste ismaïlien et dut pour cette raison quitter l’Espagne pour l’Ifriqiya, où il devint le panégyriste du quatrième calife fatimide Al Muizz. La poésie andalouse s’affirma au XIe siècle autour des thèmes des paysages, des jardins et des femmes, qui font pen­ser à ceux de la poésie préislamique, ibn Zaydoun (1003-1071) chante son amour pour la poétesse Wal- lada. Le plus grand poète fut Ibn Hazm (994-1064) avec Le collier de la colombe, véritable traité sur l’amour et les amants où il avoue son amour pour la fille adop­tive de ses parents. Il écrivit aussi des poèmes polémi- 146 ques. Fils de vizir et vizir lui-même, il fut « un des plus grands esprits de la civilisation arabo-musulmane » (R. Arnaldez), non seulement poète mais aussi histo­rien, juriste, philosophe et théologien. Il apparaît comme psychologue et moraliste dans Le livre des mœurs et des conduites. Il écrivit aussi un Traité sur les religions et les écoles de pensée qu’on peut consi­dérer comme le premier traité d’étude comparée des religions. Il a une vision platonicienne du monde qui transparaît par exemple dans cette phrase : « Ô perle cachée, sous la forme humaine, je vois une forme humaine, mais quand je médite plus profondément voici qu’elle me semble être un corps venu du monde céleste des sphères. »

La philosophie

La philosophie qui s’était éteinte en Orient au XIe siècle trouva un terrain propice pour rayonner à nou­veau en Occident. Ibn Bajja (mort en 1Í38), vizir à la cour almoravide de Fès, en même temps que médecin et philosophe, écrivit plusieurs commentaires d’Aris- tote et décrivit dans Le régime du solitaire une sorte d’itinéraire vers Dieu. Ibn Tufayl (mort en 1185), philo­sophe, ami intime et médecin du souverain almohade Abu Yaqub Yusuf, est un savant encyclopédiste, préoc­cupé par le problème de l’union de l’homme avec Dieu en dehors de l’expérience mystique qui ne le satisfait pas. Il raconte, dans Le vivant fils du vigilant, l’his­toire d’un enfant vivant sur une île déserte dont l’intel­ligence se développe progressivement et monte peu à peu, par l’étude des sciences et la réflexion philosophi­que, jusqu’à l’union divine. Ibn Tufayl y présente donc une sorte de religion naturelle et y fait une apologie de la raison.

Le plus grand philosophe andalou fut Ibn Rocbd (1126-1198), connu sous le nom d’Averroès par les Occidentaux. Il exerça les fonctions de cadi à Séville et à Cordoue, fut présenté par Ibn Tufayl à Abu Yaqub Yusuf, dont il devint plus tard le médecin. Son traité de médecine, Kulliyat (« généralités ») fut célèbre au Moyen Âge bien qu’il fût loin d’avoir la valeur du Canon d’Avicenne. Comme philosophe, il fut surtout « le commentateur » d’Aristote, dont la doctrine lui semblait être la « souveraine vérité ». Pour lui, Dieu est le principe de tout le mouvement, mais il croit à l’éternité du monde. Rien ne peut passer du néant à l’être ; tout est une immense évolution. Averroès met en question l’immortalité de l’âme. Il défendit les philosophes et répondit point par point, dans L’effondrement de l’effondrement au livre d’Al Ghazali L’effondrement de la philosophie. Il essaya encore une fois de réconcilier religion et philosophie. « Il s’agit bien d’une seule vérité, écrit-il, mais exprimée sous deux modes différents : en sa claire structure intelligible, par les sages ; sous un revêtement de symboles à l’usage du peuple, par les prophètes » (cité par L. Gardet). L’appel d’Ibn Rochd : « Que la loi religieuse invite à une étude rationnelle et approfondie de l’univers, c’est ce qui apparaît clairement dans plus d’un verset du Coran… » ne sera pas entendu et son œuvre aura peu d’audience dan le monde musulman, alors qu’elle influencera beaucoup la culture occidentale. Ibn Rochd souffrit à la fin de sa vie de l’hostilité des juris­tes malikites et mourut en disgrâce à Marrakech.

Arabi À la même époque, vécut aussi en Espagne le grand mystique Ibn Arabi (1165-1240), qui écrivit près de mille ouvrages, dont un énorme commentaire du Coran. « Chantre du logos et de l’amour divin, esprit syncrétiste, mêlant aux sources les plus variées (stoï­cisme, philonisme, néo-platonisme, théories ismaïliennes, méditations gnostiques) quelque influence des mystères chrétiens, Ibn Arabi eut et garde une immense influence, tout en étant considéré comme hérétique par nombre de docteurs musulmans. Il continue d’être étudié, disséqué, critiqué, comparé », écrit de lui Vincent Monteil (Clefs pour la pensée arabe, Seghers).

La médecine

Dans le domaine des sciences, la médecine fut beau­coup pratiquée et fit de grands progrès dans Al An- dalus. Elle est illustrée par Ibn Zuhr, Abulqasim et plusieurs Juifs, dont Maïmonide.

Ibn Zuhr (Avenzoar) (1091-1162) faisait partie d’une véritable dynastie de médecins. Il découvrit l’acarus de la gale, l’abcès du péricarde… Son Livre destiné à faci­liter l’étude de la thérapeutique et de la diététique est consacré au diagnostic et au traitement des maladies. Zahrawi Abuqasim al Zahrawi (936-1016), dit Abulcassis, fut le plus grand médecin et chirurgien de son temps, et 148 sans doute le plus grand chirurgien arabe. Son traité illustré Tasrif est une véritable encyclopédie en trente volumes, où il fait le bilan des opérations médicales. Il y décrit et dessine les quelque deux cents instruments chirurgicaux dont il se sert et qu’il a souvent inventés et fabriqués lui-même. Il décrit plusieurs maladies dont l’hémophilie et traite de la cautérisation, des soins à donner aux blessures, de la remise en place des os ; il présente sa méthode de suture des plaies de l’intestin, son procédé de broiement des calculs de l’urètre au moyen d’une vrille, sa technique d’excision des varices… Il insiste sur la nécessité d’étudier l’anatomie : « La raison pour laquelle notre époque ne connaît que peu de bons chirurgiens est que l’exercice d’un tel art exige de patientes et longues études préli­minaires de la science anatomique, exige qu’on connaisse à fond les fonctions de chaque organe, leur forme, leur consistance et leurs relations mutuelles, qu’on connaisse les os, les nerfs et les muscles, leur nombre et leur insertion  ». Son œuvre traduite plusieurs fois en latin exerça une influence considé­rable sur les études médicales européennes. Maïmonide (né à Cordoue en 1135, mort au Caire en 1204, « l’Aigle de la Synagogue », grand médecin écri­vant en arabe, traite des hémorroïdes, de l’asthme, de la dépression nerveuse, des régimes alimentaires…

Les Espagnols s’intéressèrent aussi à l’astronomie (Al Zarqali, de Tolède), aux sciences naturelles (Ibn Al Baytar, à qui les Égyptiens décernèrent le titre de « Prince des herboristes »). Ils se passionnèrent aussi pour l’agronomie, discipline sur laquelle ils écrivirent beaucoup de manuels, et ils s’intéressèrent à l’art des jardins (Abn Al Awwam et Ibn Baccal).

Ibn Khaldoun

Au milieu des compilateurs et encyclopédistes qui sévissaient à son époque, surgit un génie, « astre solitaire des siècles obscurs sans poésie », Ibn Khaldoun (1332-1406). Né à Tunis dans une famille d’Arabes andalous, formé à la mosquée Zitouna, il occupa de hautes fonctions politiques à Grenade, Tlemcen, Bou­gie, Fès…, ce qui prouve son habileté politique ; à qua­rante ans, il se retira à Tiaret pour écrire son Intro­duction à son Histoire des Berbères, la fameuse muqqadimat (traduite en français par Prolégomènes), puis il partit pour l’Orient, enseigna au Caire, rencontra

Tamerlan à Damas et devint cadi maiikite au Caire, où il mourut à soixante-quatorze ans. Ibn Khaldoun, his­torien, géographe et économiste, est considéré comme le fondateur de la sociologie et le père de la critique historique. « Sache que le véritable objet de l’histoire est d’instruire de l’état social de l’homme, c’est-à-dire de la civilisation et des vicissitudes qui peuvent affec­ter la nature de cette civilisation. Mon présent ouvrage donne les causes des événements, il dégage clairement les leçons à tirer des causes des événements aussi bien que des faits eux-mêmes. » Il définit la mission de l’historien : « L’historien doit d’abord nous donner des notions générales de chaque pays, sur chaque peuple et sur chaque siècle, s’il veut appuyer sur une base solide les matières dont il traite. » Il cherche les lois de l’évolution des sociétés humaines et des empires, où il décèle « l’existence d’un cycle ascendant d’autorité et de croissance, suivi d’un cycle descendant d’anarchie et de décadence ». Sa pen­sée, nettement en avance sur son temps, se heurta à l’incompréhension générale et il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit reconnue par les Euro­péens et révélée aux Arabes par les orientalistes.

La géographie

Al Bakri (mort en 1094), Espagnol de Cordoue, établit sans quitter son pays un dictionnaire des lieux connus. Idrisi, qui vécut à la cour de Roger II de Sicile, réalisa un planisphère en argent où figuraient toutes les villes du monde et l’accompagna d’un commentaire détaillé. Ibn Djubair (mort en 1217) a laissé un journal de son voyage à La Mecque depuis Ceuta, d’où il partit en février 1183, jusqu’à son retour à Carthagène, en avril 1185. De lecture agréable, ce journal présente une grande valeur documentaire.

Ibn Battuta Le plus grand voyageur arabe, auteur de la plus célè­bre rilha (« relation de voyage »), fut Ibn Battuta (1304-1369). Parti à l’âge de vingt et un ans de Tanger, il parcourut tout le monde connu, pendant plus de trente ans. Revenu en 1349, il visita encore l’Anda­lousie et le Soudan, et fit rédiger un récit de mille cinq cents pages sur ses aventures. « J’ai obtenu grâce au Ciel la réalisation de mes projets : j’ai parcouru la 150 terre et j’ai dépassé les limites jusque-là atteintes, du moins à ma connaissance. » Il avait en effet parcouru l’Afrique du Nord, Le Moyen-Orient et visité la côte orientale de l’Afrique ; puis, revenu à La Mecque, il s’était dirigé vers l’Asie Mineure et Constantinople, et avait accompli un long parcours terrestre par le Sud de la Russie, l’Asie centrale et l’Inde qui le fascina.

Malgré les frayeurs que lui inspirait la mer, il s’était embarqué pour la Malaisie et la Chine où il se sentit totalement étranger. Il revint assez rapidement vers le Maroc. Il décrit les villes et les coutumes des habi­tants, s’intéresse beaucoup aux femmes et raconte ses mariages à chaque escale…

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