La civilisation islamique : Les heures sombres de l’Orient disloqué

> > La civilisation islamique : Les heures sombres de l’Orient disloqué ; écrit le: 17 mai 2012 par chiraz modifié le 11 octobre 2018

La prise du pouvoir par les Turcs Seldjoukides marque un tournant important dans l’histoire du Proche-Orient. C’est la fin de l’indépendance politique des Arabes et des peuples d’expression arabe. La domination d’un peuple étranger sera très lourde de conséquences sur les plans tant sociaux, qu’économiques et culturels.

Les nouveaux maîtres : les Turcs Seldjoukides

Les Turcs formaient de grandes confédérations de tribus pastorales qui nomadisaient dans les steppes de l’Asie centrale. Comme nous l’avons évoqué précédemment, de nombreux Turcs étaient entrés dans le monde musulman, mais ils étaient venus comme individus réduits en esclavage, alors qu’il s’agit maintenant de migrations de tribus entières mises en mouvement par la pression des Mongols de l’Est, eux-mêmes repoussés par les Chinois de la dynastie Song.

Les Seldjoukides, qui appartenaient à la tribu nomade des Seldjoukides oghouz, se convertirent à l’Islam et furent accueillis vers 990 par les derniers Samanides en Transoxiane. Seldjouk est le nom de leur ancêtre qui serait d’ail­leurs le premier à s’être converti. Les Ghaznévides, vainqueurs des Seldjoukides, les installèrent dans le Nord du Khurasan où ils furent utilisés pour plusieurs expéditions. Les petits-fils de Seldjouk, Tughril Beg (« le Prince Épervier ») et Tchagri Beg, dévorés d’ambi­tion, s’y rendirent indépendants, battirent l’armée 158 ghaznévide en 1040, puis marchèrent vers l’ouest. Ils surent tisser des liens avec les docteurs sunnites et apparaître comme les champions de l’orthodoxie, à un moment où le calife abbasside de Bagdad voulait se débarrasser des émirs buyides shiites devenus incapables de maintenir l’ordre. Le grand juriste Al Mawardi servit de négociateur entre le calife et Tughril Beg. Celui-ci entra à Bagdad en 1055, se rendit maître de la Mésopotamie et reçut du calife en 1058 les titres de « Sultan » et de « Rois des émirs » (Malik umarà).

La puissance seldjoukide se manifesta pendant un demi-siècle sous les règnes de Tughril Beg (mort en 1063), d’Alp Arslan (« le Lion blanc », 1063-1072) et surtout de Malik Shah (juxtaposition des noms arabe et persan signifiant « roi », ce qui manifeste sans doute la volonté de ce souverain d’être le grand réunifica­teur) qui régna de 1072 à 1092. Ils se réservent le pou­voir réel et laissent le pouvoir spirituel au calife. Les Seldjoukides se consacrèrent, en fait, aux opérations militaires et abandonnèrent l’administration aux secrétaires iraniens. Le régime seldjoukide est donc une dictature militaire turque administrée par des Iraniens au service du califat sunnite de Bagdad. Nizam al Mulk (« Ordre du Royaume ») occupa sans discontinuité le poste de vizir, sous Alp Arslan et Malik Shah, prodiguant ses faveurs aux Khurasaniens qui occupèrent les postes les plus élevés de l’adminis­tration. A tous les échelons, il y eut une distinction très nette entre les domaines civil et militaire.

Les premiers sultans avaient surtout le souci de s’étendre vers l’ouest et d’abattre le califat fatimide du Caire, mais celui-ci trouva un vigoureux défenseur en la personne du général vizir arménien Badr al Djamali. Alp Arslan intervint alors aux confins de l’Empire byzantin, en Arménie et sur le haut Euphrate, provoquant une riposte du basileus Romain Diogène, mais l’armée byzantine fut écrasée à Mantzikert (Manazqird) en 1071, et Romain Diogène, emmené en captivité. C’est une date importante dans l’histoire mondiale, car cette bataille a détruit la domination byzantine en Asie Mineure et provoqué l’intrusion de plusieurs groupes turcomans dans tout le Centre et l’Est de la péninsule. Les populations de Cappadoce et d’Arménie, hostiles à Byzance, n’hésitèrent pas à trai­ter avec les Turcomans. Beaucoup de Turcomans vinrent peupler l’Asie Mineure, nouvelle « Turquie » d’où sortira l’Empire ottoman. Ces Turcomans ne purent pas être contrôlés par le pouvoir central seldjoukide et ils vécurent dans l’anarchie et les luttes entre clans et principautés rivales. Malik Shah réussit peu à peu à reprendre Mossoul, Alep, puis toute la Syrie, où il ins­talla son frère Tutush comme gouverneur. Celui-ci se heurta aux Fatimides, notamment à propos de Jéru­salem, qui fut plusieurs fois prise et reprise dans les années qui précèdent l’arrivée des croisés.

L’armée seldjoukide était formée d’esclaves turcs soumis à une discipline stricte et organisée suivant une hiérarchie rigoureuse. Sa force venait de la cavalerie (de quarante-six mille à soixante-dix mille hommes), supérieure aux ennemis par sa mobilité et sa rapidité. Pour entretenir cette armée, on étendit le système des concessions (ikta) déjà utilisé par les Buyides. Les chefs, en recevant un territoire plus ou moins vaste, devaient entretenir leurs troupes. On a souvent com­paré ce système avec le régime féodal occidental, mais il faut bien souligner que les concessionnaires turcs ne bénéficièrent jamais de droits seigneuriaux comme en Occident.

Pour unifier leur vaste Empire, les Seldjoukides voulurent s’appuyer sur l’unité religieuse. Pour réaliser celle-ci, ils prirent en main l’éducation dont les shiites ismaïliens s’étaient davantage occupés que les sunni­tes jusqu’alors. Le vizir Nizam al Mulk créa en 1065 la première madrasa (ou medersa), appelée Nizamiyah par le philosophe Abu Ishaq ash Shirazi (mort en 1084). C’était un établissement officiel qui se proposait d’enseigner le droit et la théologie. Il servit de modèle aux nombreuses medersas qui furent fondées dans les grandes villes du monde islamique (une trentaine à Bagdad au XIe siècle). Les maîtres étaient nommés et rémunérés par le pouvoir qui entretenait aussi les étu­diants. La medersa comprenait des chambres, ainsi qu’une bibliothèque et un oratoire. On y enseignait les disciplines religieuses (sciences coraniques, droit), mais aussi la langue arabe, la poésie et l’arithmétique. En droit, les écoles shafiites et hanafites étaient seules admises, et en théologie, seul l’asharisme y était ensei­gné. Plus tard, la Nizamiyah sera dépassée à Bagdad 160 par la medersa Al Mustansiriya, fondée en 1227 par le calife Al Mustansir. On y enseignait en plus des matiè­res précédentes, les mathématiques, la médecine, la pharmacie. Elle fut détruite par les Mongols en 1258. Alors que la culture islamique s’était ouverte à l’épo­que des premiers Abbassides aux cultures grecque, persane et indienne, elle s’est peu à peu repliée sur elle-même, par la suite, sous la pression des milieux traditionnistes. L’institution de la medersa destinée à procurer au pouvoir établi un personnel administratif et religieux formé de façon absolument identique, allait encore contribuer à la figer. Les sciences reli­gieuses sont alors bien constituées et n’évolueront plus : la science du commentaire du Coran ne se renouvelle plus après Tabari et Zamakhshari ; les qua­tre écoles juridiques se sont formées au IXe siècle ; désormais les portes de Yidjtihad (« effort personnel ») sont fermées et on s’oppose à toute innovation au nom des traditions du Prophète et de ses compa­gnons ; la théologie musulmane se sclérose avec le triomphe comme école officielle de l’asharisme ; le soufisme ne cherche plus à approfondir, mais une nouvelle forme de soufisme naît, les confréries ou congrégations qui présentent aux masses une religion sentimentale marquée par les séances interminables de « Dhikr » (répétition du nom d’Allah).

Un art nouveau apparaît. Il se révèle dans les nou­veaux édifices que sont les medersas. Elles se présen­tent sous la forme de quatre salles voûtées (iwans) ouvertes sur une cour centrale. Le même plan se retrouve dans les nouvelles mosquées. Cet art nouveau s’épanouit à Ispahan, une des capitales préférées des Seldjoukides, où Malik Shah fit élever en 1088-1089 la Medjid-i-Djoumaa. Derrière l’iwan principal se dres­sent des minarets jumeaux composés d’un fût cylin­drique portant un balcon ouvert. La décoration consiste essentiellement en revêtements de céramiques, briques vernissées ou carreaux de faïence offrant un décor floral.

Les Batinides (Batin : « caché ») ou « Assassins »

Une nouvelle secte ismaïlienne très dangereuse appa­rut à la fin du Xesiècle, à la suite d’un schisme dans le mouvement fatimide entre les partisans de Nizar, fils aîné du calife Al Mustansir et ceux du fils cadet Al Mustali. Un partisan de Nizar, Al Hasan-i-Sabbah,

transporta la propagande en Syrie, en Irak et en Perse, et en 1090, il s’empara de la forteresse d’Alamut, près de Qazwin, dans les montagnes de l’Iran septentrional.

Il fonda une secte reposant sur la croyance dans les sept imams, l’initiation en sept degrés à laquelle étaient conviés les disciples, une discipline rigoureuse, «*;» l’obéissance absolue au chef, « le Vieux de la Monta­gne », enfin sur une interprétation symbolique du Coran. Les Batinides pratiquèrent le terrorisme, sur­tout l’assassinat individuel considéré comme un devoir religieux. Les fidawis (« ceux qui se sacrifient ») étaient maîtres dans l’art de s’intégrer dans l’entou­rage d’un grand à assassiner et ils devaient le poignar­der en public de façon à frapper les masses. Nizam al Mulk, le vizir, fut leur première victime en 1092, beau­coup d’autres suivirent parmi lesquels son fils en 1106… Ils fumaient le haschich, d’où leur nom de « Hashshashin », « fumeurs de haschich », -nom que les croisés transformèrent en « Assassins » dans le sens de meurtriers. Ils terrorisèrent le Proche-Orient, jus­qu’à ce que les Mongols s’emparent d’Alamut en 1256.

Le démembrement de l’Empire seldjoukide

Quand Malik Shah mourut en 1092, de même que son vizir Nizam al Mulk, il ne laissa que des enfants jeunes avec des mères ambitieuses et rivales. Des querelles conduisirent au désordre et au partage de l’empire entre les princes seldjoukides et leurs atabegs (« père du prince »), militaires chargés de l’éducation d’un jeune prince. Ils se multiplient et accaparent le pou­voir que devrait détenir leur jeune protégé. L’Est de PEmpire, Transoxiane et Khurasan, reviennent à Sandjar ; l’Iran occidental et l’Irak, à Barkyaruq (1093-1105) ; la Syrie, à Tutush (mort en 1095), puis à ses deux fils, Ridwan à Alep et Duqaq, à Damas, sans compter d’autres principautés.

La lente décadence des Fatimides

Les Turcs seldjoukides, même sous les grands sultans, ne réalisèrent pas l’unité du monde musulman orien­tal, car à l’Ouest leur résista le califat fatimide du Caire et à l’Est l’Empire ghaznévide, auquel succéda 162 celui des Ghurides de Firuzkuh dans l’Afghanistan.

Après des débuts brillants, la dynastie fatimide s’affai­blit très vite. Au lendemain de la mort de l’extravagant Al Hakim (996-1021), le pays connut une effroyable famine en 1023-1024 et le long règne d’Al Mustansir (1035-1094) apparaît comme une des périodes les plus sombres de l’histoire de l’Egypte. Au milieu du siècle, la famine sévit à nouveau, marquée par des scènes d’anthropophagie et l’exode des riches vers la Syrie ou la Mésopotamie. Les Fatimides tentèrent pourtant d’exploiter la faiblesse de l’émirat buyide expirant et de s’emparer de Bagdad par l’entremise de Basasiri, un ancien général turc au service des Buyides (1054-1058). L’équipée échoua devant les Turcs de Tugril Beg. Le califat fatimide parut quelques années plus tard sur le point de s’effondrer au milieu du dés­ordre gouvernemental (vingt-deux vizirs de 1062 à 1066), des luttes entre troupes turques, berbères et noi­res et de la faillite financière. L’hamdamide Nasir al Dawla fut sur le point de détrôner le calife en 1069. Celui-ci, aux abois, appela au secours un général armé­nien, ancien préfet de Damas, Badr al Djamali, qui s’embarqua à Acre avec son armée d’Arméniens, entra au Caire en 1074, se débarrassa de tous les chefs mili­taires au cours d’un banquet (comme les Abbassides vis-à-vis des Omayyades) et licencia les troupes noires, berbères et turques. Avec le titre d’émir, de vizir et de chef des missionnaires, il gouverna l’Egypte en dicta­teur pendant vingt ans, ramenant le calme et remet­tant en état l’économie. Il associa au pouvoir son fils Afdal, qui lui succéda. C’est lui qui élimina Nizar de la succession d’Al Mustansir, ce qui provoqua le schisme des « Assassins ».

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