L’approfondissement de l’héritage grec : la philosophie

> > L’approfondissement de l’héritage grec : la philosophie ; écrit le: 16 mai 2012 par Samouha modifié le 11 octobre 2018

L’héritage grec

Le début de la période abbasside est marqué par « la grande arrivée des Grecs ». Le déferlement ne s’est pas produit brutalement, car les musulmans avaient déjà ressenti à Damas les influences de docteurs byzantins, chrétiens ou juifs. Sous les Abbassides, Bagdad prit la succession de la grande école sassanide de Djundisha- pur, qui avait été fondée par Khosroes, après la fermeture de l’école d’Athènes en 525, et qui fut le point de rencontre entre les influences grecques, syriaques, persanes et indiennes.

Les IXe et Xe siècles sont les siècles des grands traducteurs qui sont en même temps chercheurs. Il fallut une période d’assimilation avant l’épanouissement, qui se produisit au XIe siècle. Comme dans PAntiquité, philosophie et science sont très liées. La philosophie est pratiquée par des hommes qui exercent à la fois comme médecins et savants. Les œuvres des Grecs, Ptolémée, Galien, Platon, Aristote, Porphyre et Euclide, sont traduites en arabe, après avoir été parfois, dans un premier temps, traduites du grec en syriaque. Des centres de traduction et d’études se créent à l’imitation de la « Maison de la Sagesse » qu’Al Mamun a fondée à Bagdad. Une langue scientifique arabe fut forgée et devint internationale. Il faut dire que la richesse poétique extraordinaire de la langue arabe lui permettait de bien cerner les descriptions scientifiques. « Une vague d’enthousiasme », selon la formule de Sarton, s’empara des Arabes.

La philosophie

 La falsafa, « philosophie hellénistique de l’Islam », comme dit Gardet, est née au IIIe siècle de l’hégire, après que le mouvement des traductions eut fait connaître les Grecs. Les philosophes (falasifa) partent du principe que, s’il n’y a qu’une vérité, celle qui est révélée et celle que l’on atteint par la raison ne peuvent qu’être identiques. Al Kindi l’exprime d’ailleurs fort bien : « Nous ne devons pas avoir honte d’admirer la vérité et de l’accueillir d’où qu’elle vienne, même si elle nous vient de générations antérieures et de peuples étrangers, car il n’y a rien de plus important pour celui qui cherche la vérité, et la vérité n’est jamais vile ; elle ne diminue jamais qui la dit ni qui la reçoit. Personne n’est avili par la vérité ; au contraire, on est ennobli par elle. »

Les philosophes voulaient accorder philosophie et religion, mais ils seront toujours suspects aux yeux des traditionalistes, car, puisant dans le fonds grec, ils 102 menacent la tradition arabo-musulmane.

Dans l’héritage grec recueilli, figurait surtout l’œuvre d’Aristote, mais on plaça sous son nom des œuvres néo-platoniciennes parfois très tardives et d’un esprit très différent, comme la théologie d’Aristote empruntée aux Ennéades de Plotin ou le « Liber de causis », extrait de YElementario theologica de Proclus. Aristote couvrit de son autorité une synthèse de l’aristotélisme et du néo-platonisme et on crut ainsi en un accord parfait entre les deux grands philosophes grecs.

Les grands philosophes que nous retiendrons de la période sont : Al Kindi, Al Farabi, Al Razi et Ibn Sina.

  •  Al Kindi (mort en 873), surnommé le « philosophe des Arabes », vécut à Basra et à Bagdad. Il fit partie des équipes de traducteurs d’œuvres grecques et fut astrologue d’Al Mamun. C’est un encyclopédiste dont les œuvres couvrent non seulement les domaines du savoir grec, mais aussi les sciences persanes et indiennes. Il estime que la Révélation et la raison parviennent à des conclusion» identiques, mais il accorde cependant la prééminence à la connaissance divine et prophétique, au point que, regrettant peut-être de s’être trop aventuré dans la philosophie, il devint mystique à la fin de sa vie. Il adhéra à la création ex nihilo par Dieu alors que, pour Platon et Aristote, le monde est éternel.
  • Al Razi (mort en 925) est un esprit encyclopédique, lui aussi, qui partagea sa vie entre Rayy et Bagdad et laissa quelque deux cents ouvrages. Grand médecin, il fut le premier savant arabe à affirmer sa croyance dans le progrès continu et, en conséquence, dans le caractère provisoire de toute recherche. Il n’est pas vraiment faylasuf (philosophe), en ce sens qu’il est athée, qu’il attaque les prophètes, les lois révélées et les miracles. « Il est impensable, écrit-il, que Dieu ait distingué certains hommes pour leur donner la précellence sur la masse des autres, leur conférer la mission prophétique et les constituer comme des guides de l’humanité. » Il est le disciple des philosophes présocratiques comme Démocrite.
  • Al Farabi (mort en 950 à l’âge de quatre-vingts ans). Turc de l’Asie centrale, il vint à Bagdad appren¬dre l’arabe, puis il fut initié à la philosophie hellétique par deux chrétiens ; il enseigna à Bagdad avant de se rendre à la cour du Hamdanide shiite Saif al Dawla d’Alep. Son œuvre philosophique énorme com¬prend surtout des commentaires d’Aristote et de Porphyre. Une œuvre très significative s’intitule « Concordance de Platon et d’Aristote », dont Al Farabi cherche surtout à montrer qu’ils sont en accord sur les vérités islamiques. Il a un grand penchant pour la logique, mais c’est aussi un esprit religieux, ce qui lui a inspiré la doctrine de la distinction de l’essence et de l’existence des êtres créés. Il a une conception métaphysique proche du néo-platonisme. Une loi domine tout : la réalité même de l’Un, l’être de qui émane toute vie. Il distingue plusieurs fonctions de l’intellect et estime que la finalité de l’homme est de s’unir par l’intellect et l’amour à l’intelligence agente, source de toute connaissance intelligible du monde. Il énonce une théorie des émanations, empruntée au néo-platonisme, qui permet à l’initié de passer d’un échelon à l’autre. Cette théorie plaisait aux ismaïliens, pour qui les imams étaient les intermédiaires entre Dieu et ses créatures. « La cité modèle » d’Al Farabi est une adaptation de la « République » de Platon. Al Farabi a aussi fait une classification des sciences et il fut un théoricien de la musique, à la fois compositeur et exécutant. A la fin de sa vie, il revêtit l’habit de soufi.
  •  Ibn Sina (Avicenne) [980-1037]. Aussi célèbre comme philosophe que comme médecin ou astronome, c’est un génie. Né près de Bukhara, il fit des études encyclopédiques et assimila en particulier la philosophie d’Al Farabi. À seize ans, exerçant déjà la médecine, il fut accueilli en tant que médecin par le sultan samanide de Bukhara qui mit à sa disposition sa bibliothèque. Il mena une existence agitée qui le conduisit auprès de plusieurs princes shiites, qu’il servit tantôt comme médecin, tantôt comme vizir. Il mourut en laissant plus de cent ouvrages, écrits en arabe ou en persan.Il a, comme Al Farabi, une doctrine émanatiste : l’intellect humain se trouve au plus bas de l’échelle des esprits purs ; la connaissance parfaite est impossible à l’homme. Au-dessus, le Prophète a une perfection qu’il a reçue de l’effusion de lumière envoyée par l’être premier. Les sages et les saints peuvent parvenir à la même perfection et à la même clarté de l’intelligence par l’ascèse et par des exercices spirituels. Dieu, lui, est la cause première de toute créature, la suprême connaissance et le suprême amour. Ibn Sina refuse la résurrection des corps.
  • La fin de la philosophie

Après une période de vif éclat, mais de courte durée, la falsafa, pratiquée, il est vrai, surtout par les shiites, fut attaquée par les sunnites au moment où ils relevèrent la tête, après la prise du pouvoir par les Turcs Seldjou-kides. L’attaque vint d’abord d’Al Ghazali, qui écrivit deux ouvrages sur la philosophie : Buts des falasifa, où il résume les systèmes philosophiques et les méthodes de raisonnement, et L’effondrement des falasifa, où il recense des thèses erronées en métaphysique, dont trois sont impies (kufr) : la négation du commencement du monde, la négation de la fin du monde et la négation de la résurrection des corps. Al Ghazali, qui était nourri de philosophie grecque, lutta contre les philosophes avec leurs armes. Il établit la foi sur le seul amour de Dieu et plaça la philosophie en marge de la religion. Plus tard, Shahrastani (mort en 1153) classa les philosophes dans les sectes extérieures à l’islam. Attaquée aussi par les hanbalites, la philosophie disparut en Orient, alors qu’elle brilla encore en Occident avec Ibn Rochd (Averroès). Le terme même de falsafa (venu de philosophie) fut remplacé par hikma (sagesse).

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