Les religions et l’écriture

> > Les religions et l’écriture ; écrit le: 15 juin 2012 par chiraz modifié le 11 octobre 2018

L’écriture est la meilleure et la pire des choses, elle crée l’asservissement le plus étroit ou libère l’imagination la plus large. En Occident, elle est née dans l’aire sumérienne, de conditions économiques difficiles, en accord avec la mécanique habituelle des organismes vivants : sous une contrainte externe, l’être biologique qui réagit en s’organisant via une plus grande complexité multiplie ses chances de survie.

Les sociétés de la parole ont survécu pendant des millénaires parce que le milieu était clément. Elles fonctionnaient bien avec de petits stocks, de petites dettes qui n’exigeaient pas de comptabilité. Mais quand l’environnement se fait plus capricieux, quand sept années de sécheresse peuvent succéder à sept années de vaches grasses, il convient de dresser de grandes digues, de partager l’eau pour l’irrigation, de gérer d’importants stocks de nourriture ou de matériaux et pour cela il faut comptabiliser. Le troupeau qu’une collectivité envoie pâturer pendant des mois sous la garde des pasteurs évolue : il y a des morts et des naissances et il faut des jetons d’argile pour les compter, avec des marques différentes selon l’âge, le sexe de l’animal, selon le nom de la famille propriétaire, etc. Les jetons se différencient de plus en plus au fil du temps, ils distinguent même les moutons lignés des moutons unis. Pour se conserver, ils s’enfilent sur une corde, prédestinant la ligne d’écriture. Mais des escrocs placent des « faux jetons » dans les transactions. On enferme donc les jetons dans une boule d’argile, pour sceller les quantités. Mais la boule est opaque : on n’en voit pas le contenu ; il faudra donc recopier les jetons sur la surface de la boule. C’est la trace graphique qui va faire autorité : l’écriture existe !

En quelques millénaires, l’écriture asservit les grands empires, du Pharaon à l’Inca. Elle est très lourde, elle est gravée dans la pierre, un texte ne peut être changé facilement. L’écriture entraîne un immobilisme bien plus grand que la parole car les textes religieux et juridiques sont écrits. L’Ancien Testament, les Évangiles, le Coran seront les gardiens immuables des nouvelles religions, la référence sans défaut.

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On écrit avec la main, à distance de l’œil (il n’y avait aucune distance entre la parole et la bouche). Le signe s’isole par rapport au corps et finit par regarder le scribe. Celui-ci se sent regardé par le signe qu’il a gravé. On peut lire les taches d’humidité sur les murs, le marc de café, la position des cauris, les crevasses produites par le feu dans la carapace de la tortue. On peut se sentir menacé par ces signes. On peut trouver significatives les fioritures de l’écriture : l’épaisseur, le gabarit du caractère… Les transcriptions deviennent

de plus en plus lentes. C’est le signifiant qui détermine l’ordre cosmique. Le scribe s’épuise à la calligraphie. Au Moyen Age, un moine recopiait une Bible en une vie. Si quelque chose ne va pas, on en cherche la faute dans le signe mal écrit. L’écriture sacrée égyptienne devient tellement compliquée qu’il en faut une deuxième, plus simple, celle des commerçants que Champollion décryptera aussi sur la pierre de Rosette. Quand les Romains envahirent l’Egypte, ils dispersèrent d’abord les scribes. Puis, ne pouvant traduire les hiéroglyphes, ils les rappelèrent, mais, entre-temps, les malheureux avaient oublié leur science, elle était vraiment trop compliquée !

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Les rituels deviennent tellement complexes qu’il faut finalement les accepter sans les comprendre. Ils sont parfois écrits dans une langue si ancienne qu’elle n’est plus parlée ! Comme l’arabe en Afrique ou le latin en Europe (la messe n’a été dite en langue véhiculaire qu’à partir des années cinquante). Moins le fidèle comprend le signifiant, plus il est dominé par lui. Les brahmanes ne comprennent plus un mot de certains textes rédigés en sanscrit et des chercheurs occidentaux ont aidé les bouddhistes à traduire et à restaurer leurs textes. Le culte du signifiant brut, sans signification, s’installe d’autant plus que le public, à ces époques, ne sait pas lire.

Dans les sociétés de l’écriture, le discours se segmente (il était continu dans les sociétés de la parole), et des oppositions franches apparaissent : oui-non, être-néant, plein-vide. Ces sociétés lotissent tout le champ de la signification et de là, celui de la réalité qui est ainsi cadastrée, mise en cases. Au début, les écritures sont monématiques (le monème est la plus petite unité de signifiant, par exemple : le mouton). Au fil des millénaires, les monèmes vont se diversifier (mouton femelle, mouton petit, mouton tondu…). Le cadastre porte aussi sur les gens, divisés en castes, sous-castes, etc. jusqu’à l’individu. La hiérarchie apparaît et aussi l’esclavage.

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Le signe écrit représente le signe parlé ; l’écriture domine la parole. On finit par parler comme on écrit, par segments, par blocs. L’ordre du monde dépend du signifiant. Ceux qui connaissent, ceux qui créent les monèmes sont les plus puissants, et après eux, les scribes. Le monème ultime est l’œil stellaire des égyptiens. La pyramide est l’image de la hiérarchie. Ce pouvoir est moins omniprésent que dans une société de la parole où tout, absolument tout, est relié par la mythologie (voir à ce sujet le chapitre de l’animisme : la forme du panier chez les Dogon, la forme de la porte, la façon de manger…). Il y a beaucoup de trous dans ce nouveau pouvoir. Bon nombre de segments de la réalité ne sont pas signifiants, les vides permettent une vie privée.

En terrain conquis, l’empire exige l’allégeance à ses signes, à sa divinité unique, sommet de la hiérarchie, à son empereur, à ses scribes. Mais la société tribale continue d’exercer ses pouvoirs. Les conquis sont soumis à la double autorité : le droit coutumier et le droit du colonisateur. En Afrique, encore aujourd’hui, les conflits autour d’un terrain sont quelques fois nombreux entre le propriétaire qui en a hérité de ses ancêtres et le propriétaire qui l’a acheté à l’administration des domaines !

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Les écritures des grands empires sont opaques. Elles sont tellement difficiles à déchiffrer qu’elles dressent un écran devant la réalité, exigent une connaissance approfondie et garantissent à celui qui les détient le pouvoir suprême. Les religions de l’écriture seront monothéistes et servies par un clergé puissant qui régira toute la société : les Egyptiens, les Incas, les Juifs, les chrétiens et les musulmans baseront leur pouvoir sur le texte.

Bien après les pharaons, les Athéniens reprennent l’alphabet phénicien, dont le gabarit, par exemple, était signifiant, et qui ne contenait pas de voyelles. Les Grecs vont vocaliser cette langue en utilisant les consonnes inutiles pour représenter leurs voyelles. Le soulagement est énorme ! De plus, ils annulent la signification des gabarits, coupant court aux difficultés de leur interprétation. Ils établissent ainsi l’écriture la plus transparente qui soit : on peut lire le grec sans le comprendre ! L’écriture s’efface devant le signifié auquel il prête un accès direct : on ne s’arrête plus au signifiant. La ponctuation viendra par la suite et ce progrès permettra aux étudiants de Platon de prendre des notes au vol. L’écriture devient un simple moyen technique.

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D’une manière générale, le signe perd de son importance. Chez les Dogon, société de la parole, le dessin du Grand Nomo ne « représente » pas le Grand Nomo, il le « présente » : le Grand Nomo est réellement présent dans le tracé. Généralement le dessin sera donc esquissé d’une manière très floue, ou déformée, pour éviter que la divinité ne soit effectivement présente. Dans la religion juive, on ne prononce pas le nom de Dieu, ce serait blasphémer. Si on écrit Yahvé, on le fera avec des fautes, ou on le réduira à une lettre, à un point. Dans la religion catholique, Dieu est considéré comme réellement présent dans l’hostie. Celle-ci ne sera donc manipulée que dans un contexte élaboré, entourée de précautions multiples. L’islam a adopté une position radicale sur ce point : la représentation de Dieu est interdite, tout portrait humain est interdit. Le simple fait de citer le nom d’un parent oblige à ajouter, dans la même phrase : « Dieu le protège ! »Chez les Athéniens, le signe disparaît complètement devant le signifié, on ne le voit pas plus que le pixel sur un écran de télévision.

Un changement comparable se retrouvera dans la représentation graphique de la Renaissance : la toile disparaît pour faire place à une autre réalité, le support est devenu transparent. A la même époque, l’écriture enluminée des moines disparaît au profit de l’imprimerie : le sens devient immédiat. La religion des Athéniens évolue comme leur écriture. Elle était issue du système religieux indo-européen qui était pluriel, lointain et non révélé. En effet, les prêtres pratiquaient le culte de Varna, qui représente l’ordre, et de Mythra, le gardien de la paix. Les guerriers vénèrent Indra car celui-ci protège le monde contre les démons. Par contre, les agriculteurs adorent les Jumeaux qui sont les gardiens de la santé, assurant la fécondité et la prospérité. Les trois groupes sociaux se retrouvent ensemble devant Sabasvathi, la déesse de la liaison. Mais la distance entre eux et les dieux est importante : Varna crée l’ordre de loin, laissant aux hommes la liberté. En effet, cette religion n’est pas le fruit d’une révélation, les humains ne sont pas prisonniers d’un dogme.

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Ces caractéristiques furent reprises et renforcées par les Grecs. Chaque groupe social a ses divinités. Chacune d’elle est définie par une liste de qualités, ainsi Athéna est intelligente et guerrière, elle assure la paix et permet de vivre tranquillement. Après la défaite devant Sparte, elle est remplacée par une autre déesse, douce et pacifique. Le culte peut changer la liste des prédicats, il est pluriel dans le temps. Pour les Grecs, la religion est lointaine, à l’image de Varna, les divinités laissent aux hommes leur indépendance. Il n’y a pas de révélation, les divinités sont terriennes, leur nom est secondaire devant la liste de leurs qualités qui, elle-même, est changeante. Le savoir religieux est donné par l’observation des humains, le décalque ici est manifeste. Xénophane de Colophon assure que les dieux sont la projection des hommes. Les Ethiopiens les voient noirs, les Thrace les imaginent roux aux yeux bleus et les chevaux, affirme-t-il, les verraient pareils à des chevaux ! Déjà Esiode, en 750 avant Jésus-Christ, avait eu l’audace de constater la multiplicité des divinités des mythologies des différents peuples connus, il les avait classées ! Dans l’Iliade, vers 800 avant le Christ, Ulysse avait eu l’audace de braver les dieux et réussit à rentrer chez lui, contre leur volonté après, il est vrai, avoir vécu l’Odyssée ! «Jupiter » signifie littéralement « Jour – Père », il est le père du jour, c’est quasi un nom commun.

On peut constater que les emprises de la lettre et de la religion disparaissent. L’écriture transparente, rapidement tracée, soulage la mémoire. Elle permet de rédiger une autre version du même texte, de comparer la nouvelle à l’ancienne, de faire une synthèse, d’imaginer une troisième version, de multiplier les arguments. Elle libère l’imagination : la réflexion peut se dérouler sans contrainte.

Le texte a perdu sa matérialité dominatrice, il devient instrument technique. La philosophie naît à Athènes où la réflexion remplace l’illumination, la pensée détrône la croyance, l’échange abolit la domination. Les découvertes scientifiques et techniques se multiplient. L’économie se transforme. Tout se chiffre, certains s’en inquiètent. Platon remarque que « Athènes perd tout son sens moral, seul ce qui est le plus rentable intéresse la jeunesse ». La démocratie naît aussi à cette époque. La Grèce connaît alors un formidable essor matériel, philosophique, scientifique et artistique. L’écriture, on le voit, est une arme à double tranchant. Tantôt utilisée comme moyen de domination extrême, fixant la parole dans la pierre et condamnant tout homme à s’y plier, tantôt assurant la mémoire et libérant l’imagination. Tantôt produisant des religions contraignantes (et rassurantes), tantôt inaugurant la philosophie, l’aventure intellectuelle.

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