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Une économie “placée sous le signe du commerce”

Vous êtes ici : » » Une économie “placée sous le signe du commerce” ; écrit le: 16 mai 2012 par Samouha modifié le 13 février 2015

Un espace carrefour à la jonction de trois continents

Le monde musulman se présentait comme un vaste ensemble politique, économique et religieux, original, entre l’Extrême-Orient chinois et indien et l’Occident chrétien. Le centre de ce monde qui s’étendait de l’Indus à l’Atlantique était constitué par la « région des isthmes », ce Moyen-Orient situé entre la Méditerranée et le golfe Persique, la mer Rouge et la Méditerranée, l’océan Indien et les mers Noire et Caspienne.

C’est un ensemble de deux blocs élevés, séparés par la grande dépression de la Mésopotamie et du golfe Persique. Le bloc Nord présente deux ensembles de plateaux encadrés par de hautes montagnes qui se rejoignent en Arménie : le plateau anatolien en Asie Mineure (mais il faisait partie du monde byzantin) et le plateau d’Iran entouré par l’Elbourz au nord, le Zagros à l’ouest, le Fars au sud et les montagnes afghanes à l’est. Le bloc Sud est constitué par de vastes plateaux inclinés de part et d’autre de la cassure de la mer Rouge : l’Arabie à l’est, le plateau égyptien à l’ouest.

C’est un monde marqué par l’aridité, monde de déserts et de steppes entrecoupés de riches oasis qui occupent les plaines alluviales des grands fleuves, comme le Nil, le Tigre et l’Euphrate, ou qui s’égrènent sur le piémont des montagnes comme le Liban, l’Elzbourz, le Zagros. Les montagnes-font souvent figure de zones privilégiées, car elles jouent le rôle de châteaux d’eau : ainsi le Khurasan, cette région clé du Nord de l’Iran dont nous avons déjà aperçu le rôle, région aux riches vallées bien irriguées et qui permettait des relations faciles entre le monde iranien et la Transoxiane (Mawara annahr). Le problème de l’eau apparaît bien comme l’élément essentiel qui conditionne les genres de vie : sédentaires des régions irriguées ou pasteurs nomades, grands nomades ou simples pasteurs transhumants.

Ce monde est admirablement situé à la jonction de trois grands continents, ce qui en a fait un vaste espace de transition, drainé par les échanges commerciaux. La richesse du monde islamique à l’époque abbasside semble bien, en effet, provenir du commerce. Celui-ci enrichit et anime les villes qui jalonnent les grands itinéraires terrestres ou maritimes. Il ne faut pourtant pas oublier que la majeure partie de la population mène une existence obscure dans les campagnes.



La vie rurale

La vie des campagnes du monde musulman médiéval est assez mal connue, car les sources littéraires en parlent peu. Certaines questions n’ont pas reçu de réponses définitives.

Nomades et sédentaires

Une de ces questions, très délicate, est celle des effets de la conquête arabe sur la répartition entre économie sédentaire et économie nomade. On a souvent parlé et on parle encore de « bédouinisation », c’est-à-dire d’extension de l’économie pastorale au détriment de la vie sédentaire. Il semble bien que le nombre des Arabes partis pour la conquête, ou qui ont émigré après celle-ci, n’était pas très élevé en comparaison des populations autochtones qu’ils rencontraient, en particulier les sédentaires des oasis. Ceux qui se sont installés dans les oasis ont dû peu à peu s’intégrer. Il est vraisemblable que les franges des déserts se soient trouvées plus densément peuplées et que le nomade put présenter une menace pour le sédentaire. « Ce triple objet de crainte, de mépris et de raillerie qu’était l’homme du désert ne cessa de jouir d’un réel prestige en milieu abbasside », note D. Sourdel. La plupart des Arabes émigrés étaient restés dans l’armée ou s’étaient installés dans les villes.

Pour expliquer l’appauvrissement de plusieurs régions du Moyen-Orient par rapport à la prospérité qu’elles affichaient dans l’Antiquité, il faut faire des études régionales très précises qui permettent de situer le point de rupture : on constate ainsi que l’arrière-pays de Bagdad a vu son agriculture décliner par suite des difficultés d’entretien des canaux, lors des troubles des années 935-945 qui précédèrent la prise du pouvoir par les Buyides. La Syrie, riche en oliviers, arbres à croissance lente, souffrit à plusieurs reprises lors des guerres entre Byzantins et Abbassides, puis pendant les Croisades.

En Tunisie, il faut attendre l’invasion des Banu Hilal et des Banu Sulaym, envoyés par les Fatimides d’Egypte pour se venger des gouverneurs d’Ifriqiya qui les avaient trahis, pour voir une régression de l’agriculture. Toute la vie agricole reposant sur une technique de l’eau exigeait la paix, un travail régulier et une vigilance incompatible avec une période troublée. Les grandes catastrophes viendront plus tard des Turcs et des Mongols.

Les techniques agricoles

Pour l’irrigation, le monde islamique continue à utiliser les vieux procédés : crues du Nil en Egypte, canalisations simples à partir des fleuves en Mésopotamie, machines élévatoires comme les puits à balancier (cha- douf) ou la roue (noria) mus par des animaux, barrages en Transoxiane, au Khuzistan, au Yémen, galeries souterraines qui vont chercher l’eau des nappes situées au pied des montagnes comme en Iran (kanat) ou au Maghreb (rhettaras). Ces systèmes reposent sur une solide organisation communautaire des villageois, mais l’État doit généralement prendre en charge une partie des frais. Le droit musulman réglemente la distribution de l’eau. La maîtrise de l’eau est essentielle, car ces régions connaissent de terribles irrégularités dans les précipitations.

Par ailleurs, les techniques n’ont pas évolué depuis l’Antiquité. On laboure avec l’araire et la terre reçoit peu d’engrais par suite de la faiblesse de l’élevage.

Le régime des terres

Les divers types de propriétés

La conquête faisait de la communauté musulmane la propriétaire des terres conquises. Le calife, qui la représente, en est donc propriétaire et peut en disposer à son gré. Il existait en fait plusieurs catégories de terres.

  • Les terres privées sont de deux sortes. Celles des populations non musulmanes des pays conquis peuvent être conservées moyennant le paiement d’un impôt, le kharaj ; elles peuvent être vendues et léguées. Celles des musulmans, terres libres (mulk), acquises par achat auprès des propriétaires autochtones, sont soumises à la dîme.
  •  Le domaine public provient des confiscations qui ont suivi la conquête. Dans certaines régions comme l’Égypte, le domaine d’État était très important. On distingue deux parts dans ces terres : celles que le calife exploite en faire-valoir direct par l’intermédiaire d’intendants qui relèvent des bureaux centraux et celles que le calife concède à des particuliers ou à des groupes (qataï : retranchement) qui les exploitent, d’ailleurs, comme s’ils en avaient la pleine propriété. Nous verrons plus tard se développer, chez les Buyides, le système de l’ikta au profit des militaires turcs.
  • Les biens waqf (habous : immobilisation) sont des biens cédés par des fidèles à des fondations pieuses : mosquées, écoles, hôpitaux, etc. Celles-ci en reçoivent les revenus et les gèrent comme bon leur semble, mais ces biens sont inaliénables et ne peuvent être transférés, ni à l’État, ni à des particuliers. Certains transformaient leurs biens en waqf uniquement pour éviter le morcellement ou les confiscations de l’État.

Le statut des paysans

Comme il y a le plus souvent séparation entre propriété et exploitation, c’est le métayage qui domine. Pour la délimitation des récoltes, on tient compte de plusieurs éléments : propriété du sol, eau, semence, attelage et travail. Dans le contrat de muzara’a, il y a partage de la récolte en fonction de l’apport de chacun des contractants : par exemple, le métayer qui n’apportait que son travail ne recevait que le cinquième (khammes). Dans le contrat de musaqat qui concerne les terres irriguées, la part du métayer est plus importante, car son travail nécessite de l’attention. Le contrat de mugharasa concerne les terres à planter d’arbres fruitiers.

La production agricole

Elle fut stimulée par l’appel des grandes agglomérations et par la demande des milieux aristocratiques. Les produits végétaux dominent nettement, car la nourriture des sédentaires méditerranéens et orientaux est essentiellement végétarienne, à base de céréales, de fruits et de légumes. Le blé tient la première place parmi les céréales, et les greniers à blé restent les mêmes que dans l’Antiquité (Égypte, Irak,Maghreb). Ce qui est nouveau à l’époque abbasside, c’est l’extension considérable de la culture du riz effectuée dans toutes les régions chaudes et humides : dans le bas Irak, au Khurasan, en Égypte et sur les bords du Jourdain, en Palestine. La paille de riz servait à la confection des nattes, paniers, etc.

L’huile d’olive était aussi une des bases alimentaires, mais elle était réservée aux riches, tandis que les pauvres devaient se contenter d’huile de sésame (Irak), de rave, de colza, de lin ou de ricin (Égypte). Les oliviers de Syrie et de Palestine alimentaient l’Égypte et l’Ara¬bie. Avec l’islam, on pouvait s’attendre à un recul de la viticulture ; il n’en fut rien : elle resta au contraire très pratiquée en Syrie, en Palestine et en Égypte. Le pal¬mier-dattier, arbre de Mésopotamie, s’est beaucoup répandu avec la conquête. Les bananes d’Égypte étaient réputées. La canne à sucre, introduite depuis l’Inde avant l’islam, s’est étendue dans le bas Irak, en Syrie, en Palestine et en Égypte, surtout à l’époque des Fatimides.

Le monde musulman produisait une grande variété de fruits et, là encore, la conquête islamique a favorisé l’expansion de certaines variétés, telles que l’abricot. Les agrumes introduits dans le monde musulman à l’époque abbasside se sont répandus lentement. Beaucoup d’espèces seront connues en Europe, grâce aux Croisades. Les plantes aromatiques (fenouil, marjolaine, anis, basilic, cumin, piments) tiennent une place importante.

L’élevage

En ce qui concerne l’élevage, il faut souligner l’importance des animaux, non seulement pour la nourriture ;mais aussi pour la fourniture de matières premières (laine, cuir) et pour le transport : chameaux d’Asie centrale, dromadaires d’Arabie, chevaux turcomongols, petits et très robustes, ou bien pur-sang arabes. Le mouton est élevé partout, alors que dans la catégorie des bovins, c’est l’élevage du buffle qui se développe surtout, dans les marais du bas Irak ou de l’Oronte, en Syrie. Les petits élevages de volaille, de pigeons et d’abeilles étaient très développés, car ils correspondaient à une demande importante. Le miel était même accepté pour le paiement de l’impôt en Iran.

Les classes dirigeantes consommaient en effet en abondance mouton, poules et pigeons dans une nourriture où se côtoyaient des mets très épicés et d’autres très sucrés (pâtisserie). La nourriture du peuple était au contraire très frugale, à base de galette de riz ou de bouillie de blé complétée par des légumes et quelques fruits (dattes, figues). Il est à noter que le porc a complètement disparu de la table des peuples du monde musulman, alors que les Grecs et les Romains l’avaient beaucoup répandu.

Vidéo : Une économie “placée sous le signe du commerce”

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