Une lecture réformiste de l’Islam est-elle possible ?

> > Une lecture réformiste de l’Islam est-elle possible ? ; écrit le: 26 janvier 2012 par mariouma

La présence d’importantes communautés de culture musulmane dans les pays occidentaux aboutit nécessairement à une floraison de recherches intellectuelles sur l’Islam et ses rapports avec les sociétés où vivent ces populations. Divers penseurs musulmans, philosophes, ethnologues, sociologues, linguistes, formés aux disciplines occidentales, s’efforcent de les mettre en pratique pour une lecture plus moderne de l’Islam. Par exemple, certains versets du Coran, jusqu’à présent jugés obscurs, s’expliquent de façon satisfaisante si l’on admet que la langue du texte sacré
comportait les influences d’autres langues parlées en Arabie au VII  siècle, comme l’araméen. De telles recherches ne manquent pas d’être troublantes pour qui soutient que l’arabe coranique est un modèle de pureté. Nous n’en sommes qu’au début de telles recherches qui restent du domaine de spécialistes et n’ont pratiquement encore aucune influence sur les masses. Il n’en reste pas moins qu’on sent comme un frémissement de la pensée musulmane, largement endormie depuis son âge d’or vers le XI siècle.

Avenir du christianisme

Tenter d’esquisser ce que pourrait être l’avenir du christianisme est un exercice encore plus téméraire que celui pratiqué pour les autres religions. En fait, le problème est double : comment évolueront les rapports des Eglises chrétiennes entre elles et comment le christianisme se situera-t-il vis-à-vis des autres religions ou de l’incroyance ?
Ces deux questions ne sont pas sans lien, les querelles entre Eglises chrétiennes ayant constitué de tous temps un handicap majeur à l’expansion du christianisme.

Catholicisme, orthodoxie, protestantisme : une seule Eglise ?

Les chrétiens aspirent à l’unité : celle-ci se fonde sur les paroles du Christ : « Soyez un comme mon Père et moi sommes Un. »
Il ne peut s’agir que d’une unité dans la diversité puisque le christianisme a pour principe la liberté individuelle et s’accommode fort bien de la diversité des cultures.
En fait, si les Eglises chrétiennes ont chacune leur caractéristique et leur sensibilité particulières, elles s’accordent sur l’essentiel : la croyance, enracinée dans la Bible, que Dieu s’est manifesté sur terre dans un Homme, Jésus son Fils. Celui-ci nous apprend par son message et son exemple que Dieu est Amour et que nous pourrons Le connaître si nous choisissons dès maintenant de vivre selon l’amour. La résurrection de Jésus est le signe de cette promesse divine adressée à chacun. L’Eglise de Jesus-Christ a donc un caractère universel (catholique en grec), c’est la religion par excellence puisqu’elle se fonde sur le maillon qui relie Dieu aux hommes, Jésus-Christ, Fils de Dieu .
A côté de cette donnée fondamentale, les divergences entre chrétiens paraissent quelque peu dérisoires. On pourrait penser que le pape, les patriarches ou les pasteurs guident et organisent, chacun à leur place l’Eglise unique du Christ.
Cependant, sur le plan intellectuel, les différences entre les grands courants du christianisme existent et sont loin d’être négligeables : il n’est pas indifférent de défendre le rôle de la tradition de l’Eglise et de son chef le pape ou de placer au centre du christianisme l’autorité de la Bible.
Mais, dans la pratique, les chrétiens, dans leur ensemble, s’efforcent de vivre selon l’Evangile et c’est en cela qu’ils trouvent leur unité. C’est la qualité de la vie chrétienne qui fait le chrétien, plus que la qualité de la doctrine. La doctrine n’a pour objet que d’aider à mieux vivre selon le Christ, elle n’est qu’un moyen. Comme les hommes eux-mêmes, les doc¬trines sont plus ou moins bonnes. L’Eglise admet que ses fidèles soient imparfaits, l’Eglise universelle doit aussi admettre que les voies que suivent ses fils pour s’approcher de Dieu sont diverses et plus ou moins bonnes. Ceci n’oblige aucune Eglise à renoncer à considérer sa doctrine comme la meilleure’. Il s’agit d’abord d’une attitude de respect réel, qui n’est ni condescendance ni reconnaissance d’une impuissance à convaincre : le maintien de la pureté doctrinale n’exclut nullement d’admettre que d’autres aient une approche différente.
Dans la pratique, ce qui sépare les chrétiens des différentes Eglises n’est pas toujours net dans leur esprit. Ainsi un nombre considérable de catholiques qui ne cherchent nullement à récuser leur Eglise ont, sur certains points, un comportement de protestants. Selon un sondage L’Express- Gallup de septembre 1985, une grande majorité de catholiques de France approuve ce que Rome condamne : la contraception (80 %), le divorce (76 %), l’avortement (59 %), le sacerdoce des femmes (65 %). Ces chiffres n’ont fait qu’augmenter depuis. Puisqu’il n’est pas question de faire disparaître ces chrétiens des statistiques du catholicisme ni de les brûler comme hérétiques, il faut bien reconnaître que l’unité des catholiques provient de ce qu’on élude les problèmes sur lesquels ils ne sont pas d’accord. C’est d’ailleurs parfaitement normal et aucune collectivité humaine ne procède autrement.
Dans ces conditions, si l’unité des catholiques est surtout l’acceptation de leur propre diversité, est-il vraiment si difficile d’accepter dans les rangs catholiques les autres courants chrétiens ? Rome n’a-t-elle pas deux poids deux mesures ? Elle tolère en fait l’hérésie de ses membres puisqu’elle ne peut pas faire autrement, mais elle reste ferme sur les principes en refusant d’admettre en son sein des courants divergents de tendance protestante. Cette position s’explique cependant, car chacun sent bien que ce n’est pas la même chose de dévier à l’intérieur d’une Eglise dont on fait partie ou d’entrer dans une Eglise à la doctrine divergente.
L’unité de l’Eglise par ralliement des autres chrétiens à Rome n’est donc pas humainement facile. Historiquement, la certitude un peu trop affirmée de Rome qu’elle détient seule la vérité horripile les autres Eglises, malgré tout un peu jalouses du poids du catholicisme dans le monde chrétien. Il y a des rigidités nombreuses qui ne sont pas le fait de Rome : l’Eglise orthodoxe n’admet pas l’accès des catholiques à leur communion alors que les catholiques sont généralement prêts à admettre les orthodoxes à la leur. De même le sentiment anti-papiste de certains protestants, explicable historiquement, garde souvent un caractère agressif qui n’a plus lieu d’être aujourd’hui et paraît bien loin des vertus d’amour et de pardon.
Il semble donc bien difficile d’imaginer à court terme un regroupement de tous les chrétiens sous la bannière catholique.
On pourrait prendre une approche inverse : si les chrétiens sont si divers, pourquoi l’Eglise catholique s’obstine-t-elle à vouloir cette unité fortement hiérarchisée ? Pourquoi n’a-t-elle pas l’humilité de se recon¬naître comme un mouvement chrétien parmi d’autres ? Les Eglises protestantes construisent bien leur unité dans la diversité à travers des organisations comme le Conseil œcuménique des Eglises.
A cette question la réponse est plus facile : l’humanité étant en évolution constante, la religion prendrait un retard considérable si elle n’évoluait pas elle-même. Or, pour évoluer sans trop de cacophonie, il faut impérativement accumuler l’expérience du passé et en éviter certaines erreurs.
A cet égard, la tradition est – aussi curieux que cela paraisse – un facteur de progrès puisqu’elle permet d’éliminer les expériences stériles déjà tentées. Une Eglise qui, par le respect de sa tradition, assied son action sur l’expérience du passé est mieux en mesure de progresser qu’une Eglise qui aurait à tout redécouvrir à chaque génération.
D’autre part, l’existence d’un chef tel que le pape, porte-drapeau du mouvement spirituel le plus important du monde attire inévitablement l’intérêt des non-chrétiens bien mieux que ne pourraient le faire tous les chefs d’une quantité de petites Eglises. Autrement dit, si Rome n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Une parole du pasteur Boegner, figure marquante du protestantisme français résume assez bien le sentiment de nombreux chrétiens, catholiques ou protestants : « l’Eglise sera catholique ou ne sera pas, le chrétien sera protestant ou ne sera pas ».
Ainsi l’Eglise n’a de sens que si elle est universelle, ouverte à tous ceux qui cherchent Dieu là où II est, dans l’amour. Le chrétien, lui, a fait ce choix : il a donc le devoir de mettre son cœur, son esprit et son imagination au service de son idéal, ce qui entraîne et explique une extrême diversité d’approches.
Les chrétiens, c’est-à-dire l’Eglise, se trouvent ainsi pris entre deux nécessités, non pas contradictoires, mais difficiles à concilier : accepter la diversité qui est un don de Dieu et manifester leur unité qui est l’image de Dieu Lui-même.
Peut-être pourrait-on imaginer transitoirement une Eglise duale, ou à deux vitesses :
–    d’une part les Eglises existantes conserveraient leur vie propre et leurs structures, exprimant ainsi la diversité des approches ;
–    d’autre part, pour manifester l’unité, on créerait une structure qui pourrait s’appeler l’Eglise œcuménique (ce qui a le même sens que catholique). Cette Eglise n’aurait pas de pouvoir doctrinal, elle n’aurait qu’une fonction représentative et serait présidée par le chef du courant chrétien majoritaire, en l’occurrence le pape.
Certes une solution de ce type a peu d’espoir d’aboutir rapidement sans l’aide du Saint-Esprit dont chacun sait qu’il respecte trop la liberté pour précipiter les événements, même les plus raisonnables.
Notons qu’en moins d’un siècle et surtout depuis le concile de Vatican II, le climat de rivalité qui régnait fréquemment entre les Eglises chrétiennes   principalement entre l’Eglise catholique et les autres – s’est détendu au point que le dialogue est désormais constamment ouvert.
Cependant, sur le terrain, les grandes Eglises chrétiennes sont confrontées à un phénomène nouveau : celui de la concurrence de nombreuses sectes ou Eglises locales d’inspiration chrétienne qui prolifèrent dans les milieux les moins profondément christianisés.
L’Amérique Latine et l’Afrique Noire anglophone sont particulièrement touchées par ces mouvements qui fondent généralement leur succès sur de moindres exigences en matière morale ou doctrinale.Il est encore trop tôt pour augurer de l’avenir de ces tendances récentes et quelque peu incohérentes.

L’évolution récente du christianisme

Rappelons les faits qui paraissent les plus significatifs de l’évolution
récente du christianisme :
–    Le catholicisme, qui est le groupe chrétien le plus nombreux ( 1 100 mil-lions, pour 440 millions de protestants et 180 millions d’orthodoxes), est aussi celui qui progresse le plus vite, porté qu’il est par la vague démographique en Amérique Latine et en Afrique Noire. Cette progression en chiffres absolus ne correspond toutefois qu’à une stagnation en pourcentage de la population mondiale (17 % de catholiques depuis 60 ans).
-Les valeurs chrétiennes fondées sur l’amour sont de plus en plus unanimement reconnues comme des valeurs universelles et l’on voit fleurir quantité d’organisations non-confessionnelles qui s’en font les propagandistes (Croix Rouge, Amnesty International, Ligue des Droits de l’Homme, divers mouvements contre le racisme, Secours populaire, Méde¬cins sans frontières ou Médecins du monde, etc.) Ce sont d’ailleurs les pays de culture chrétienne qui les ont vu naître.
–    Le christianisme en général mais surtout le catholicisme renonce désormais à faire peser une contrainte sociale ou à brandir la menace de l’enfer pour forcer les indifférents à une pratique religieuse purement formelle. L’hypocrisie, qui est une plaie des religions, se voit ainsi en brutale régression, ce qui se traduit dans les statistiques de la pratique religieuse ‘.
–    Dans le même esprit d’ouverture, on constate un recul du formalisme qui favorise, entre autres, l’adaptation du christianisme à diverses cultures. Ainsi le catholicisme accepte-t-il quelques nouveautés dans sa liturgie et n’impose plus l’usage du latin.
Revenons sur la chute spectaculaire de la pratique religieuse des chrétiens des pays industrialisés.
A partir du moment où les Eglises s’interdisent d’exercer une pression morale ou sociologique sur leurs membres, seuls les convaincus font l’effort de vivre selon le message de l’Evangile et témoignent par leur comportement de la sincérité de leurs croyances. Ces chrétiens fervents rayonnent de l’amour que Dieu leur inspire et qui transforme leur vie.
Toutefois, on trouve encore dans les temples et les églises de nombreux chrétiens qui ne sont, malheureusement, pas spécialement rayonnants Certains vivent leur religion comme une simple habitude ou une philosophie, d’autres suivent leurs rites à la lettre comme le feraient de pieux musulmans, d’autres enfin ont même une conception « animiste » de leur religion, espérant des résultats « magiques » de leurs offrandes de cierges à différents saints. Ils oublient trop souvent ce qui leur est demandé de dérangeant : l’engagement au service des plus misérables, matériellement ou spirituellement1.
On comprend donc que le vrai visage du christianisme ne soit pas toujours clairement perceptible et que des bataillons d’indifférents ne ressentent pas d’appétit pour Dieu. Les adeptes de la société de consommation, soucieux d’échapper à toute contrainte, n’hésitent pas à choisir leur confort, selon la parole de Jésus-Christ : « nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et l’argent ».
En revanche, l’Eglise est mieux comprise par les pauvres. Ainsi, en Amérique Latine, le catholicisme n’apparaît plus comme l’Eglise imposée jadis par le pouvoir espagnol ou portugais mais comme un ferment de développement humain.
C’est la tendance des « communautés de base », établies notamment au Brésil, dans l’esprit de la « théologie de la libération ».
Il faut aussi mentionner l’étonnant « renouveau charismatique » qui touche différentes Eglises : des chrétiens, rayonnant d’une joie surnaturelle, parfois un peu « boy-scout », vont jusqu’à interpeller les passants sur la voie publique pour leur parler de Jésus-Christ et consacrent tout leur temps libre à mettre en pratique son message.
Ainsi l’Eglise est-elle soumise à des courants divers, souvent puissants, qui la remettent constamment en question mais qui la débarrassent progressivement d’inévitables scories.
Dans ce bouillonnement, qui peut, si ce n’est Dieu, juger des progrès ou des reculs réels de l’Eglise ? Il paraît toutefois raisonnable de penser que le recul numérique du christianisme dans les pays industrialisés ne s’est pas accompagné d’une perte d’influence qualitative, au contraire.

Le christianisme et les autres religions

La raison d’être du christianisme est de transmettre le message de Jésus-Christ. Il ne peut se contenter de maintenir sa position, somme toute enviable, de première religion du monde par le nombre de ses adeptes. Sa responsabilité est de proposer ses croyances à tous les peuples de la terre, en aucun cas de les imposer, bien évidemment.
Dans son mouvement d’expansion, le christianisme rencontre fatale¬ment d’autres religions établies avec lesquelles le dialogue est plus ou moins facile.
Généralement, les animistes acceptent aisément l’existence d’un Dieu unique et l’atmosphère de surnaturel dans laquelle ils baignent les prédispose à accepter les mystères du christianisme.
Le bouddhisme, dont la doctrine est assez cohérente et se passe de Dieu, pose davantage de problèmes. Nous avons vu toutefois que le Grand Véhicule, avec ces sortes de saints que sont les bodhisattvas, est plus proche des conceptions chrétiennes au point que les « nouvelles religions »japonaises en assimilent un bon nombre.
L’hindouisme est encore plus difficile à ébranler, tant la religion, la culture et la vie sociale sont imbriquées. Toutefois, les sans-castes et les intouchables sont parfois attirés par le message égalitaire des religions monothéistes. Le christianisme dispose en outre de l’avantage d’exister dans certaines régions de l’Inde depuis plus de seize siècles.
Le judaïsme, dont le christianisme est issu, a subi dans l’Histoire diverses persécutions, brimades et expulsions de la part des catholiques et des orthodoxes. Grâce à Dieu, la charité chrétienne surnage désormais et les rapports du judaïsme et du christianisme sont normalisés : Jésus-Christ est dorénavant présenté explicitement comme l’enfant du peuple juif et non plus comme sa victime. En ce qui concerne les conversions, celles de chrétiens au judaïsme sont exceptionnelles, d’autant plus que le prosélytisme juif est inexistant; en revanche, les juifs convertis au christianisme ne sont pas rares – l’archevêque de Paris Mgr Lustiger est l’un des plus connus de notre époque – quoique certaines conversions soient dues à des raisons sociales, telles que les mariages mixtes.
Reste l’Islam qui a, lui aussi, l’ambition d’étendre son influence sur toute la terre.
Depuis que le bouddhisme a arrêté son expansion missionnaire au VF siècle, seuls le christianisme, l’Islam et le marxisme athée ont eu, à ce degré, la volonté de convaincre le monde entier de leur vérité. Mais, si la lutte idéologique entre la religion et l’athéisme est dans la nature des choses, il est choquant pour l’esprit que deux religions qui adorent le
même Dieu et se réfèrent, pour partie, à des textes sacrés communs, ne puissent établir un dialogue de meilleure qualité.

La compétition entre  l’islam et le christianisme

Dieu merci, on peut espérer que l’époque des affrontements armés comme au temps des croisades est définitivement révolue. On ne peut empêcher malgré tout que les deux plus grandes religions du monde restent quelque peu rivales. Cette confrontation ne peut être que bénéfique dans la mesure où leurs adeptes cherchent à mieux comprendre chacune des deux spiritualités.
Des montagnes d’incompréhension réciproque se sont malheureusement accumulées depuis des siècles et les esprits ne sont pas encore préparés à un dialogue serein. Ce n’est pas une raison pour ne pas aborder les problèmes existants, même si, dans un domaine aussi brûlant, on s’expose à des critiques de toutes parts.
La première démarche à faire est évidemment de ne pas rechercher dans le passé de vieilles blessures à rouvrir. Les croyants des deux bords se sont abondamment massacrés et l’on pourrait trouver dans les deux camps des exemples d’atrocités comme des témoignages de grandeur d’âme. Tirons de ces diverses invasions ou croisades la leçon que la force n’arrange rien et qu’elle n’entraîne jamais l’assentiment des cœurs.

Aujourd’hui, l’important est d’instaurer un climat de compréhension réciproque pour que les deux religions limitent leur affrontement au plan des idées et de la spiritualité, dans le respect des croyances de chacun.
En ce qui concerne les chrétiens, constatons tout d’abord que les règles de pratique religieuse du Coran n’ont rien qui puisse logiquement les choquer : pourquoi ne pas prier cinq fois par jour, pourquoi pas sur un tapis et pourquoi pas dans une direction ou une autre. Rien n’empêche non plus les chrétiens de consommer des aliments préparés selon les rites de l’Islam ; les touristes qui visitent les pays musulmans n’ont aucune réticence à cet égard. Pourquoi les chrétiens ne feraient-ils pas aussi l’effort de jeûner plus sévèrement que ce qui leur est demandé par leur Eglise ? Les exemples ne sont pas rares de chrétiens qui, en terre d’Islam, observent le ramadan pour de simples raisons de fraternité, sans renoncer à leurs convictions. Quant au pèlerinage à La Mecque, si les chrétiens y étaient admis, ce serait sûrement une destination à succès pour les organisateurs de voyage, même et surtout s’il fallait en respecter religieusement les rites.
Pour ce qui concerne la doctrine, l’Islam n’exige que l’adhésion à shahada : l’affirmation de l’unicité de Dieu et de la mission prophétique je Mahomet. Le premier point est également au centre du christianisme, ¡1 ne soulève aucun problème. Quant à la mission de Mahomet, il y a eu tant de prophètes au cours des siècles qu’il est imaginable d’admettre qu’il est l’un d’eux : le rôle qu’il a joué en extirpant les superstitions animistes et polythéistes de l’ancienne Arabie mérite bien cette reconnaissance.
Ainsi, curieusement, avec un peu de largeur de vues, les pratiques et les croyances fondamentales de l’Islam n’ont pas lieu de soulever la réprobation des chrétiens. Quand verra-t-on un musulman humoriste inclure tous les chrétiens dans les statistiques de l’Islam ?
Pour ne pas trop cultiver le paradoxe, précisons que les chrétiens ne reconnaissent pas le caractère révélé du Coran, dans lequel ils lisent de très nombreuses réminiscences de la Bible. Par conséquent, le caractère prophétique de la mission de Mahomet leur semble très limité : en aucune façon, ils ne considèrent qu’il est le Paraclet annoncé dans l’Evangile, c’est-à-dire, selon eux, le Saint-Esprit.
D’autre part, il serait fastidieux d’énumérer les points les plus divers sur lesquels les musulmans n’admettent pas la position chrétienne : man¬ger du porc, boire de l’alcool, croire à la résurrection du Christ, dire que Jésus est Fils de Dieu, parler de la Trinité, leur est totalement inadmissible.
Pourquoi pas après tout ? Cependant il semble y avoir une certaine incohérence entre ce qu’admet l’Islam et les conséquences qu’il en tire : ainsi l’Islam reconnaît explicitement l’Evangile (Indjil en arabe) comme un texte d’inspiration divine et vénère Jésus (Issa en arabe) comme un prophète si exceptionnel que, contrairement à Mahomet qui est né comme tout le monde, Jésus, lui, est né d’une vierge. Malgré ces points importants de convergence avec le christianisme, l’Islam paraît ne pas se soucier des contradictions entre la lettre du Coran et celle de l’Evangile. En toute rigueur, ces questions décisives devraient être l’objet d’études menées par des équipes d’érudits des différentes religions pour essayer de s’accorder sur les textes en cause. Des travaux similaires ont été réalisés depuis longtemps sur la Bible grâce à la collaboration de juifs, de protestants et de catholiques de telle sorte que peu de divergences d’interprétation subsistent encore. En fait, l’Islam paraît hésiter à entrer dans le processus d’analyse historique des textes sacrés, car il lui serait difficile de ne pas y inclure le Coran ; or il ne saurait en être question puisque le Coran est, pour les musulmans, la parole même de Dieu et il serait impie d en faire quelque critique que ce soit.
En réalité, il n’y a pas de compatibilité entre les conceptions théologiques de l’Islam et du christianisme malgré de réels points de convergence dans les apparences.
Ainsi, l’Islam est la religion du Livre, le Coran, tandis que dans le christianisme le livre n’est qu’un support qui relate le cheminement de Dieu dans I’Histoire humaine, culminant dans la vie terrestre de Jésus- Christ.
Cette différence d’optique explique que rien ne s’oppose à l’analyse historique, sociologique, linguistique ou autre de l’Evangile tandis que le Coran, et même les commentaires de la Sunna, sont intangibles.
La communauté des fidèles musulmans, la Umma, est également différente dans sa conception de l’Eglise en ce sens que la première constitue l’ensemble dénombrable des musulmans alors que la seconde est une entité mystique à laquelle personne n’est sûr d’appartenir.
Des remarques analogues pourraient concerner le clergé, généralement considéré par les chrétiens comme disposant d’un pouvoir surnaturel transmis par Jésus-Christ et les apôtres, tandis que rien d’équivalent n’existe en Islam .
Mais, s’il est illusoire d’espérer une convergence des systèmes musul¬man et chrétien, rien ne s’oppose, bien au contraire, à l’échange des expériences spirituelles personnelles des croyants des deux religions. Après tout, aucune d’elles ne se limite à une philosophie et les deux poursuivent un but de promotion spirituelle de leurs fidèles.
C’est logiquement sur le terrain de la sainteté ou, si l’on préfère, de l’accomplissement spirituel de l’Homme que devrait se situer la compétition des deux religions, dans un esprit d’émulation et non de rivalité.
Bien évidemment, cela suppose que soit définitivement instauré des deux côtés un climat de tolérance, c’est-à-dire de respect des croyances, assorti de la liberté de toute pratique. Malgré leurs principes, les deux religions ont malheureusement témoigné dans le passé de plus d’hostilité que de compréhension.
Du côté chrétien, la papauté a pris depuis quelques années un virage qu’on peut penser définitif en faveur du dialogue et de l’ouverture d’esprit. Par exemple, il arrive que des églises mettent des locaux à la disposition de musulmans immigrés pour leur permettre l’exercice de leur culte.
Du côté musulman où n’existe pas d’autorité centralisée, la situation est extrêmement variable. Certains pays sont remarquablement tolérants comme le Maroc ou, d’une autre façon, l’Indonésie, tandis que d’autres ont encore, hélas, une attitude qui frise l’agressivité. On pense évidemment à l’Islam wahhabite d’Arabie Saoudite où tout culte non musulman est strictement interdit ; une police religieuse surveille étroitement le comportement non seulement des sujets du royaume mais aussi des étrangers au point de ne pas tolérer de repas de fête dans les restaurants le jour de Noël, l’alcool et le vin étant, de toute façon, strictement prohibés.
Ainsi le fameux verset du Coran « pas de contrainte en religion », cite systématiquement pour montrer le libéralisme de l’Islam, n’est appliqué que très inégalement : si un musulman est tenté par une conversion au christianisme, on lui citera les nombreux versets du Coran qui menacent l’apostat de tous les tourments de l’enfer.
Certaines situations paraîtraient même risibles, si elles ne reflétaient une intolérance d’un autre âge : tel est le cas d’une maghrébine vivant en France et convertie au christianisme obligée à la clandestinité religieuse qui, pour éviter un « accident », ne se montre jamais publiquement dans une église et reçoit la communion à son atelier des mains d’une collègue de travail !
Encore une fois, ces exemples extrêmes relèvent davantage de l’intolérance de la nature humaine que de la religion elle-même. A cet égard, l’Islam souffre de ne plus avoir une structure unique disposant d’assez d’autorité pour rejeter les interprétations excessives ou erronées du Coran : de nombreux gouvernements de pays musulmans sont les premières victimes de cette situation et mènent une lutte parfois sanglante contre les tendances religieuses extrémistes. Ces difficultés retardent ou handicapent l’évolution du dialogue

islamo-chrétien, mais elles ne sont heureusement pas générales.
En Afrique Noire en particulier, où l’on pourrait craindre que les deux religions s’affrontent pour la conquête spirituelle des populations animistes, la compétition présente généralement un caractère de « fair-play » exemplaire, au point que les conversions de l’une à l’autre, quoique rares, restent encore possibles.
Il ne faudrait cependant pas croire que les animistes choisissent l’Islam ou le christianisme sur la base exclusive d’arguments hautement théologiques. Sur le terrain, en face des populations rurales africaines, l’Islam a pour atout d’être beaucoup plus simple à expliquer et de tolérer la polygamie.
En revanche, le christianisme, qui admet la consommation d’alcool, et de viande de porc, passe mieux auprès des ethnies de la forêt où l’usage du vin de palme et l’élevage porcin sont indissociables de la culture sociale. Un autre avantage du christianisme est de ne pas hésiter à traduire ses textes sacrés dans les langues locales.
Le résultat est un assez net clivage sur une base ethnique entre chrétiens et musulmans. Dans les rares cas d’affrontement violent entre les communautés, les causes ethniques sont généralement sous-jacentes, comme cela se produit périodiquement au Nigeria.
En revanche, si les deux religions coexistent à l’intérieur d’une même ethnie, c’est le plus souvent sans problèmes, ainsi qu’on le constate par exemple chez les Yoroubas du Nigeria, les Sérères du Sénégal, les Mossi du Burkina Faso, etc.
L’exemple de l’Afrique Noire est porteur d’un espoir : peut-être qu’un jour la compétition islamo-chrétienne ne sera plus considérée d’abord en termes quantitatifs de « conquête » d’un nombre toujours plus grand d’adeptes mais en termes qualitatifs, chaque religion s’efforçant d’élever l’homme vers Dieu grâce à la qualité de sa spiritualité. Inch’Allah1, les deux plus importantes religions du monde trouveraient ainsi, en travaillant chacune selon ses convictions pour une œuvre commune, des raisons objectives de se rapprocher et de se réconcilier.

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