La solidarité

> > La solidarité ; écrit le: 27 janvier 2012 par mariouma

Rester solidaires du monde où nous vivons est une condition primordiale de notre bonheur. C’est aussi une vérité généralement méconnue.
Dès que notre âge, notre goût de la liberté, notre dynamisme ou notre position sociale nous font croire que nous pouvons nous passer des autres ou nous passer de Dieu, nous avons la tentation de voler de nos propres ailes en coupant les liens qui paraissent nous entraver.
Cette position est injuste, inefficace et dangereuse. Elle est injuste, car la lucidité devrait nous faire sentir à quel point tout ce que nous sommes résulte de la solidarité que d’autres ont témoigné à notre égard : un enfant ne vit que grâce aux soins de ses parents, un adulte se nourrit chaque jour du produit du travail d’une multitude de gens. Même si les services dont nous bénéficions sont rémunérés, directement ou par l’impôt, cette rémunération est aussi l’expression de la solidarité entre les hommes.
Puisque toute société est un tissu complexe de liens de solidarité, nous ne pouvons honnêtement rejeter nos devoirs de solidarité envers les autres sans rejeter toute société… et encore, l’hypothèse selon laquelle nous serions capables de vivre en autarcie comme Robinson Crusoé est hautement improbable : même si elle était imaginable, nous aurions encore des devoirs de solidarité à l’égard d’une société qui nous aurait permis de devenir un tel surhomme.
Si la justice élémentaire exige ainsi que nous « renvoyions l’ascenseur » à la société qui nous a formés, la solidarité est également nécessaire pour des raisons d’efficacité. Chacun sait aujourd’hui que le travail en équipe est le seul qui permette de grandes réalisations scientifiques ou techniques. On imagine mal un bricoleur de génie allant sur la Lune. Même un travail aussi personnel que la rédaction d’un livre ne prend sa valeur que grâce à une équipe d’édition et un public de lecteurs. Si nous voulons participer à un certain progrès de l’humanité, la solidarité est, à coup sûr, la condition de l’efficacité, y compris dans le domaine moral.

Enfin il est dangereux de se priver par orgueil de ce que peut nous apporter notre entourage : il est souvent le mieux placé pour apprécier et tester nos actions.
Pratiquement, dans la vie courante, la solidarité s’exerce à différents niveaux qui forment comme autant de cercles concentriques : envers la famille, la ville et le pays auxquels on appartient, envers le monde culturel auquel on est attaché, y compris éventuellement une religion, envers l’humanité en général et plus globalement envers la création. Pour les croyants en un Dieu personnel, il existe aussi une solidarité avec Dieu puisque nous participons à sa création.
L’exigence de ces différentes formes de solidarité, qui sont l’expression de l’amour, couvre donc un champ immense et, pour tout dire, l’ensemble de notre vie. Ce sont bien sûr les cercles les plus proches de nous qui sont prioritaires pour la simple raison que nos actes ont plus d’impact dans un rayon proche et s’amortissent avec l’éloignement. Par exemple, il est souhaitable de traiter la nature avec respect, de ne pas la polluer ni de couper d’arbres sans nécessité, ni de maltraiter les animaux, mais il serait dérisoire d’atteindre une sorte de perfection sur ce plan si l’on était incapable de se comporter avec tendresse vis-à-vis de sa famille.

La famille constitue le premier cercle de solidarité. C’est le lieu privilégié d’un amour assez chaud pour être communicatif. Tous les éducateurs s’accordent à reconnaître qu’elle n’a pas de substitut, bien qu’illogique¬ment certains d’entre eux en pratiquent le sabotage au nom d’idées fumeuses et perverties sur la liberté. Certes, la famille peut être un échec, mais précisément quand elle n’est pas un foyer de solidarité : celle du père et de la mère d’abord, mais aussi des enfants qui participent, selon leur âge, à la vie de la communauté au point qu’ils sont le plus sûr garant de la vieillesse heureuse des parents. Ceux qui, hélas, n’ont pas la chance de connaître une joie familiale pure peuvent s’efforcer de trouver de l’affection auprès d’un chien fidèle ou d’en donner à des bébés phoques ; rien n’est à rejeter de ces tentatives attendrissantes de créer de l’amour, mais on conviendra qu’elles ne sont qu’un pâle reflet de ce qu’apporte la famille ; la raison en est simple, ces affections de substitution ne contribuent pas à l’œuvre, d’éducation et de progrès de l’humanité à laquelle nous sommes tous appelés, selon nos moyens, que nous le voulions ou non.

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Aussi la famille ne constitue-t-elle pas le champ clos d’un amour égoïste, elle ne peut rayonner qu’en s’ouvrant à d’autres cercles. Le pays en est un bon exemple. Le terme un peu vieilli de patrie exprime d’ailleurs bien qu’il s’agit de l’élargissement de la famille à la terre des ancêtres.
La collectivité sociale ne peut être solide sans un certain sens de la patrie. Nous ne sommes pas rassemblés par hasard sur un coin de terre. Un pays n’est pas formé d’un échantillon représentatif de tous les peuples de la terre. Quelque chose unit ses habitants qui s’appelle leur histoire ou leur culture, c’est un acquit sur lequel se bâtit l’avenir. Négliger cette réalité revient à repartir à zéro : la tentative des Khmers Rouges de créer un peuple nouveau détaché de sa culture ancienne est un exemple a méditer de la monstruosité de chercher un progrès par un déracinement.
Naturellement, la construction d’un pays, son développement harmonieux, matériel, culturel et spirituel, est une tâche encore plus difficile que celle de réussir une famille. On constate d’ailleurs que la solidarité nationale est moins aisée à réaliser que la solidarité familiale : si un enfant des Dupont se retrouve en prison à la suite d’une erreur de jeunesse, la famille en sera émue, peut-être même cherchera-t-elle à le réinsérer ; mais que 40 000 Français soient en prison pour des délits divers, la collectivité nationale ne souhaite qu’une chose, c’est qu’ils y restent et qu’on ne lui en parle pas. Pourtant il existe bien certaines formes de solidarité nationale qui se manifestent parfois héroïquement lors d’agressions extérieu¬res. Plus prosaïquement il suffit d’une équipe de football pour faire découvrir à un peuple ce qu’il a en commun. C’est d’ailleurs un étonnant sujet de méditation que de voir comment le chauvinisme sportif sert de substitut à un patriotisme auquel on a donné mauvaise conscience.
Mais ce qui a été dit à propos de la famille est aussi vrai pour le pays : il existe un risque de repli égoïste sur la nation, la race, la communauté religieuse, comme il existe un risque d’égoïsme familial.
L’ouverture au monde, la prise de conscience de la fraternité de tous les hommes, est une autre forme d’une nécessaire solidarité, mais elle est déjà plus difficile à pratiquer. Bien que la vie nous fasse sentir chaque jour nos liens d’interdépendance avec nos compatriotes, nous tendons trop souvent à disjoindre nos beaux sentiments, tout théoriques, de la pratique d’une véritable solidarité universelle.

Il reste une solidarité qui est encore insuffisamment perçue : c’est celle de l’ensemble de la Création, c’est-à-dire notre solidarité en Dieu le Créateur. Il serait bien utile d’en prendre conscience, ne serait-ce que pour relativiser nos différences et accepter de travailler en commun à tout ce qui peut être amélioré sur cette terre, en nous-mêmes, dans notre famille ou dans notre pays. Seul Dieu donne sa dimension à la solidarité des hommes dans le temps. C’est Lui qui a créé les lois de l’évolution, ce qui, à la limite, nous rend aussi solidaires du singe et du protozoaire. Si nous acceptons de regarder le monde ainsi, peut-être préférerons-nous, plutôt que de nous agiter sans but sous l’impulsion de notre jouissance immédiate, participer à une œuvre dont l’utilité nous ramène au Créateur. Dans ce sens, la solidarité est synonyme de continuité et d’évolution et le paradis qu’espèrent les hommes de bonne volonté a des chances d’être le prolongement transcendé et libéré du temps de la vie que nous aurons vécue. Le thème chrétien de la Communion des saints n’est d’ailleurs pas autre chose que l’expression de la solidarité au travers du temps de tous ceux qui ont mis leurs forces au service de la création telle que Dieu la veut.

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