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Le judaïsme : Le prêt à intérêt autorisé envers les seuls étrangers

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prêt à intérêt   Un commandement précis du Deutéronome lié à l’argent et donc à l’économie semble avoir joué un rôle déterminant dans la conquête de la place privilégiée qu’occupent aujourd’hui de nombreux Juifs dans le monde de la finance et du commerce : « Tu ne demanderas d’intérêt à un de tes compatriotes, ni pour de l’argent, ni pour de la nourriture, ni pour quoi que ce soit. Tu pourras tirer un intérêt de l’étranger, mais tu n ’en tireras pas d’un de tes compatriotes. Suis bien ce commandement, et le Seigneur ton Dieu te bénira en tout ce que tu entreprendras dans le pays que tu vas occuper » (Dt 23, 20-21).

Cet interdit provient-il du scandale qu’inspirait le prêteur qui gagnait son pain sans verser la « sueur de son front » ? Dans ce cas l’interdiction devait aussi porter sur toute rente immobilière. Pourtant aucun texte biblique et aucun théologien n’interdisent d’encaisser les loyers d’une terre ou d’un immeuble. Même Saint Thomas d’Aquin, qui voulait réconcilier foi et raison, justifie l’interdit du prêt à intérêt mais ne parle pas des rentes – parfois immorales – que peuvent produire certains biens. Pourtant le prêt à intérêt n’est, in fine, qu’une répartition des bénéfices d’un investissement productif. Mais avant l’époque moderne il n’y avait pas réellement de « développement économique » et les notions de bénéfices, de rentabilité – et d’inflation – étaient mal comprises, ce qui peut expliquer l’unanime condamnation du prêt à intérêt déjà formulée par Aristote.

Prévoyant sans doute la Diaspora, l’Éternel précise bien à son peuple élu que le prêt à intérêt, interdit entre compatriotes, est parfaitement licite envers les étrangers. Plus tard les autres religions du livre reprirent cet interdit. Mais comme sa stricte observance pose de sérieux problèmes pour le développement des échanges, du commerce et de certains types d’investissements productifs, les chrétiens et les musulmans furent heureux de trouver parmi eux une « caste » de prêteurs dont le rôle se renforça au fur et à mesure que l’économie se développa.

Simultanément, la dispersion des Juifs de par le monde favorisa leur position dominante dans les échanges internationaux : les réseaux de la Diaspora étaient aussi efficaces pour assurer les transactions internationales que pour transmettre les informations. D’autre part les Juifs, toujours menacés de quelques pogroms, devaient constamment être prêts à s’enfuir. Et, pour cela, il valait évidemment mieux avoir de l’or que des biens immobiliers. Quand, dans les années cinquante, un émissaire d’Israël, chargé de ramener en Terre sainte les Juifs qui voulaient émigrer, se rendit au fin fond d’un pays du Maghreb pour rencontrer le chef d’une petite communauté juive, celui-ci fit cette réponse admirable : « Il y a mille ans que nous vous attendions ». Puis il pria l’émissaire de l’excuser quelques instants et, dix minutes après, réapparut entouré des membres de sa communauté munis de leurs valises en disant : « Nous sommes prêts » !

Dès l’époque romaine de nombreux juifs vivant en Europe jouissaient de droits très étendus mais ceux-ci se rétrécirent au fur et à mesure de l’extension du christianisme. Déjà sous la féodalité les Juifs perdirent le droit de posséder des terres et même d’exercer des professions régies par les corporations. Ils furent souvent contraints à devenir prêteurs, ce qui les amena à subir à la fois de lourdes taxes et l’opprobre des obligés. A cette époque l’Eglise était, en effet, extrêmement sensibilisée – pour ne pas dire obsédée – par le « péché » du prêt à intérêt. En 1193, le concile du Latran interdit aux coupables du « crime d’usure » la communion et l’enterrement en terre chrétienne ; tout simplement. Par précaution, les Juifs n’exerçaient évidemment pas officiellement le métier de prêteur ; le plus souvent ils étaient négociants et camouflaient l’intérêt des prêts par quelques habiles montages financiers. Mais personne n’était dupe : les archives du Moyen Age témoignent de multiples dettes de chrétiens à l’égard de Juifs. Déjà à cette époque le prêt à intérêt était nécessaire à l’économie et sa pratique se développa irrésistiblement malgré les anathèmes des religieux. Anathèmes d’un autre âge ? Certainement pas pour des millions de musulmans.

Sous l’influence de l’Église se forma l’image du Juif avare, usurier, diabolique, et même – pourquoi pas ? – sorcier. On l’accusa évidemment de meurtres rituels et on le rendit coupable de différents maux (notamment de l’épidémie de peste qui ravagea l’Europe en 1348), ce qui donna l’occasion à de nombreux pillages et massacres des habitants des ghettos. Bref durant des siècles, malgré les bénéfices que les Juifs purent tirer des métiers liés à la finance, ils furent en général traités comme des parias, des hommes de condition inférieure et leur existence fut le plus souvent pénible et précaire. Certes il y eut des périodes de répit et certains pays (l’Italie par exemple) les traitèrent mieux que d’autres. Mais globalement il fallut attendre les temps modernes et notamment la révolution française pour sortir les juifs des ghettos. Encore l’intégration se fit-elle difficilement et les juifs continuèrent souvent à pratiquer les métiers traditionnels dans lesquels ils étaient versés : négoce et activités liées à la finance et à l’argent.

Au sein même des ghettos existaient de fortes disparités. Dans son livre Hors du ghetto Jacob Katz (1984) développe la situation prévalant dans ceux de France et plus particulièrement d’Alsace. Au sommet de l’échelle sociale se situaient quelques riches négociants qui avaient su établir des liens solides avec le pouvoir, avec l’armée ou encore avec les riches propriétaires du moment. Pour eux ils effectuaient d’importantes transactions ou l’importation de marchandises. Venait ensuite une petite classe moyenne qui traitait avec la paysannerie notamment en avançant de l’argent avant les récoltes ou en négociant quelques terres. Mais la dernière classe sociale, la plus importante, était composée de petits colporteurs et surtout de miséreux qui essayaient péniblement de survivre en tirant profit des rebuts de l’agriculture : peaux, fourrures, paille, etc. Ces pauvres gens pouvaient difficilement améliorer leurs conditions de vie car souvent ils étaient trop nombreux par rapport à l’étroit marché qui leur était dévolu.

Lorsqu’en France, après la révolution de 1789, les Juifs jouirent d’une liberté assez totale, les autorités politiques crurent que les ghettos allaient disparaître d’eux-mêmes et que leurs habitants diversifieraient leurs métiers notamment en se lançant dans l’agriculture et dans l’artisanat. Mais c’était compter sans les pesanteurs sociologiques, culturelles et économiques. Pour devenir agriculteur il convient d’avoir des terres et il est difficile d’en acquérir. Quant aux artisans ils réservaient leurs avis et leur savoir aux membres de leur propre famille et se montraient fort réticents à initier des étrangers, juifs de surcroît. Aussi vit-on plutôt ceux-ci quitter la campagne et se diriger vers les centres d’affaires des grandes villes où ils pouvaient valoriser leur longue pratique du négoce et de la finance.

Le fait de vivre en ville offrit aux jeunes Juifs la possibilité d’effectuer des études devant leur ouvrir toutes les professions libérales, et, bien sûr, les fonctions publiques. Mais là encore la résistance sociologique fut grande et les réussites, telle que celle du père de Karl Marx, avocat à la haute cour d’Appel de Trêves, étaient plutôt exceptionnelles. C’est pourtant à cette époque que les grandes dynasties financières juives comme celle des Rothchild s’épanouirent en Allemagne : les Juifs de cour du XVIIe siècle devenaient grands banquiers au XIXe. Mais cette nouvelle émancipation du peuple élu n’empêcha pas la montée d’une nouvelle vague antisémite qui allait aboutir à l’horreur absolue entraînant la mort violente d’un tiers de la population juive mondiale, à de nouveaux exodes massifs des Juifs d’Europe, d’Afrique et du Moyen Orient, puis à la renaissance d’Israël.

Tous les éléments étaient alors réunis pour propulser l’État d’Israël à la première place : d’un côté le dynamisme d’une population jeune et idéaliste retrouvant sa terre, d’un autre côté la puissance financière des oncles d’Amérique pour soutenir les nouveaux pionniers.

Ce bref exposé montre l’influence d’un précepte religieux « économique », portant sur le prêt à intérêt, sur la condition sociale d’une population précise qui, grâce aux contraintes extérieures et à son génie propre, s’est trouvée au moment opportun dans le créneau porteur de l’économie, du commerce, de l’information et des échanges internationaux. Encore convient-il de ne pas surestimer l’influence de ce précepte tant les situations pouvaient être différentes parmi les Juifs de la Diaspora.

 

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